CHAPITRE TROISIÈME 23 I
ment il ne vous revient rien de mauvais ; car c'est de là que j'attends l'adoucissement de ma triste situation ; il me semble qu'une occupation si innocente doit désarmer, si quelque chose désarme1 ».
La critique de Napoléon dans le Moniteur, que nous avons signalée, devait tromper cet espoir.
En cette circonstance, on put de nouveau constater un fait bien connu. Ceux qui, en sûreté sur le rivage, voient les autres se débattre contre le torrent pour sauver leurs convictions, n'entendent pas, pour cela, se priver du plaisir de la critique.
Ce fut contre un reproche de ce genre, lancé par la comtesse d'Albany à l'adresse de Mme de Staël, que Sismondi prit la défense de son amie. Immédiatement après son retour à Coppet il avait passé quatre semaines chez elle, et, revenu dans sa villa de Pescia, il écrivit à la comtesse, à Florence : « Sans doute, moi aussi j'aurais ardemment désiré que Mme de Staël eût assez de fermeté dans le caractère pour renoncer complètement à Paris, et ne faire plus aucune démarche pour s'en approcher ; mais elle était attirée vers cette ville, qui est sa patrie, par des liens bien plus forts que ceux de la société. Ses amis, quelques personnes chères à son cœur, et qui seules peuvent l'entendre tout entier, y sont irrévocablement fixées. Il ne lui reste que peu d'attachements intimes sur la terre, et, hors de Paris, elle se
1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 78. Mme de Staël àM"e Récamier, 5 mai 1807. (Cette lettre porte dans le volume une date fausse, comme d'ailleurs presque toute la correspondance.)
trouve exilée de ce qui remplace pour elle sa famille aussi bien que son pays. C'est beaucoup, sensible comme elle l'est, passionnée pour ce qui lui est refusé, faible et craintive comme elle s'est montrée souvent, que d'avoir conservé un courage négatif qui ne s'est jamais démenti. Elle a consenti à se taire, à attendre, à souffrir pour retourner au milieu de tout ce qui lui est cher, mais elle a refusé toute action, toute parole qui fût un hommage à la puissance. Encore à présent, comme on la renvoyait loin de Paris et de la terre qu'elle avait achetée, le ministre de la police lui fit dire que si elle voulait insérer dans Corinne un éloge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses désirs seraient satisfaits. Elle répondit qu'elle était prête à ôter tout ce qui pourrait donner offense, mais qu'elle n'ajouterait rien à son livre pour faire sa cour. Vous le verrez, Madame, il est pur de flatterie, et, dans nos temps de honte et de bassesse, c'est un mérite bien rare 1 » .
Sismondi était dans le vrai. Mais Napoléon, en reléguant Mme de Staël à Coppet et en la condamnant ainsi à l'opposition, fit de cet endroit un centre et un refuge intellectuels pour tous ceux qui ne voulaient ni ne pouvaient s'incliner sous sa volonté despotique.
Le coin de terre où, sous son sceptre de fer, le sentiment sut rester indépendant et la pensée libre, devint historique. La femme qui, dans le voisinage du maître, aurait été obscurcie par son éclat et poli-
1 Saint-René Taillandier, Lettres inédites, etc., 69-70. Sismondi à Mm« d'Albany, Pescia, 25 juin 1807.