‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 117 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

tiquement annulée, se vit entourée dans son exil de l'auréole de la persécution et de la noble résistance à la tyrannie. A côté de lui, qui savait si merveilleusement gagner les intelligences et utiliser les talents, et qui méconnaissait si étrangement les caractères, Mme de Staël resta debout.

Si la tâche lui a semblé difficile, parfois presque impossible, son mérite n'en est pas diminué.

Après le retour de Mme de Staël en Suisse, la première personne qui vint l'y rejoindre fut Mme Récamier. Dans le cours de l'année 1806 son mari avait perdu presque toute sa fortune, et tous les amis de Mme Récamier lui rendent ce témoignage qu'elle supporta avec une constance pleine de dignité le coup qui, d'une situation brillante, la rejetait dans la médiocrité. La destinée n'avait pas épuisé par ce moyen ses rigueurs contre elle. Au mois de janvier suivant elle perdit sa mère, et quand, cherchant à se remettre, elle vint pour la première fois à Coppet en compagnie du comte Elzéar de Sabran,un accident de voiture la lança elle et ses compagnons dans un abîme, et ils n'échappèrent que par une sorte de miracle. Mme Récamier, légèrement blessée au pied, passa tout l'été auprès de son amie, où des tempêtes d'un autre genre l'attendaient.

Ce fut alors qu'elle connut le prince Auguste de Prusse, frère du prince Louis-Ferdinand. Depuis la journée de Saalfeld, qui avait coûté la vie à son aîné, le prince Auguste était prisonnier de guerre en France. En septembre 1807 il se rendit à Genève et resta pendant six semaines l'hôte de Mme de Staël. A

Coppet il fut si complètement sous le charme de la fascinante beauté de Mmc Récamier, qu'il mit tout en œuvre pour l'amener à se séparer de son mari et à se remarier avec lui. Les choses n'allèrent point jusque-là, mais cette fois Juliette ne resta pas insensible et négligea, pendant quelques courts instants du moins, sa coquetterie accoutumée, pour caresser l'idée de cette alliance avec le Hohenzollern, à laquelle elle finit cependant par renoncer '. « Un homme distingué », ainsi le qualifie Benjamin Constant, qui était présent et qui ajoute : « Comme les Allemands valent mieux que nous ! 2 » .

En l'honneur du prince, Mme de Staël ouvrit non plus à Genève, cette fois, mais à Coppet, la petite scène où l'on avait tant osé. On joua Mahomet, Mérope, Pyrrhus, Andromaque, Phèdre, puis les Plaideurs, où Guillaume Schlegel, qui au rapport de Constant s'était montré « comique dans la tragédie », n'était « pas gai du tout dans la comédie », tandis que Mme Récamier, qui représentait Aricie dans Phèdre, manqua complètement son rôle ; Mme de Staël, dans celui de Phèdre, arracha à Benjamin Constant l'aveu qu'elle avait « merveilleusement joué ». Elle encouragea celui-ci à une imitation de Wallenstein, dont quatre actes en alexandrins furent écrits et terminés sous ses yeux dans l'espace de

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 91, 147. Lettres de Mme de Staël, Coppet, 13 octobre 1807 et 25 août 1808.

2 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 25 février 1887, 639.

Page 1