CHAPITRE TROISIEME
quelques mois, ainsi qu'elle l'annonçait à la duchesse Louise avec une satisfaction facile à comprendre l.
Ce W allenstein^ une fois achevé, devait être représenté à Paris et inaugurer la réaction contre le théâtre classique français, sur lequel le traducteur de Schiller portait ce jugement, que le goût artificiel de ce théâtre était si opposé à la nature, que dans le Cid seul il y avait vingt situations et pour le moins autant de maladresses suffisantes pour faire tomber n'importe quelle pièce moderne. En attendant, la troupe de Coppet était tellement saisie de la fièvre des planches, que l'anecdote suivante courut à Genève. Deux messieurs, dont l'un prenait une part active aux représentations et dont l'autre était un chasseur passionné, s'étaient rendus ensemble à la chasse, quand ce dernier vit tout à coup son compagnon gesticuler vivement à son poste. Soupçonnant du gibier aux environs, il se glissa près de lui et lui demanda tout bas s'il avait vu quelque chose. « Non », répliqua l'autre embarrassé, « j'utilise le temps pour répéter mon rôle 2 » . On attendait beaucoup de la collaboration d'EIzéar de Sabran, qui lui-même faisait des vers et avait commencé sa vie dans les conditions dangereuses d'un enfant prodige, pour la finir
1 Benjamin Constant, Journal intime. Bévue internationale, 633.— L'Auteur des Souvenirs de Mme Flécamier, Coppet et Weimar, 92. Mm* de Staël à la duchesse Louise, Coppet, 13 octobre 1807.
2 Mallet d'HautPville, Souvenirs des séjours de Mm* de Staël à Genève. Bibliothèque universelle de Genève, 1860.
comme un original. Mais il gâta le rôle d'Hippolyte, tandis que le mince et long Benjamin Constant, qui était myope et portait ordinairement des lunettes, fit un Thésée également douteux.
Le public de Genève s'était dans les derniers temps quelque peu accru. Avant le départ de Mme de Staël pour l'Allemagne, Montlosier, qui séjournait provisoirement près du lac de Genève, lui avait présenté à Coppet M. de Barante, nommé depuis 1802 préfet du Léman. Celui-ci, un ami de Narbonne, avait passé des rangs de l'ancienne magistrature dans ceux de l'administration impériale ; il était une de ces natures indépendantes auxquelles leurs devoirs de fonctionnaires ne font jamais oublier ce qu'elles doivent à leur dignité personnelle. Napoléon devait lui fournir l'occasion de donner à la châtelaine de Coppet une preuve éclatante de cette fermeté de caractère.
Le commerce avec M. de Barante avait charmé les dernières années de Necker ; mais plus encore que par lui Mme de Staël se sentait attirée par son fils Prosper, jeune homme de vingt quatre ans, remarquablement doué, qui commença sa carrière officielle comme auditeur au Conseil d'Etat. Depuis 1806, où l'Empereur l'envoya avec plusieurs collègues dans les provinces prussiennes et polonaises nouvellement conquises, le nom du jeune de Barante revient souvent dans la correspondance de Mme de Staël ; il se forma entre eux un nouveau lien de sympathie, quand elle constata quels mouvements de révolte morale excita dans l'âme du jeune homme la vue de