‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 13 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

son naturel et ses sentiments valent mieux que sa métaphysique, et sa belle intelligence devient souvent du génie. Elle veut tout expliquer, tout comprendre, tout mesurer, elle n'admet rien d'obscur, rien d'impénétrable, et ce que le flambeau de sa raison ne parvient pas à éclairer n'existe pas pour elle. De là sa violente aversion pour la philosophie idéaliste, qui conduit, selon elle, au mysticisme et à la superstition, et c'est là un air méphitique qui la tue. Elle n'a aucun sens pour ce que nous nommons poésie ; elle ne peut s'approprier, des œuvres de ce genre, que le côté oratoire, passionné et général ; elle ne louera rien de faux, mais elle ne discerne pas toujours le vrai. Vous conclurez de ces quelques mots que la netteté, la décision et la vivacité spirituelle de sa nature ne peuvent qu'exercer une influence bienfaisante. La seule chose qui fatigue chez elle, c'est l'agilité absolument extraordinaire de sa langue, qui vous oblige, pour la suivre, à vous transformer en un pur organe de l'ouïe. Malgré mon peu d'habitude du français, je me tire passablement d'affaire avec elle ; vous qui parlez mieux cette langue, vous communiquerez facilement... L'essentiel, en ce moment, est de ne plus tarder à vous rencontrer avec elle et de sortir d'un certain état d'énervement. 11 est très regrettable que cette intéressante visite nous arrive si mal à propos, alors que des affaires urgentes, la mauvaise saison et les tristes événements, au-dessus desquels on ne saurait trop s'élever, planent si péniblement sur nous l » .

1 * Schilleret Gœt he , Correspondance, Berlin, 1878, n° 1125.

Tandis que cette lettre parvenait à Iéna, l'invitation de Goethe arrivait sous le toit de Schiller. Il écrivait, dans une meilleure disposition d'esprit, à son assidue correspondante Charlotte : « Mme de Staël me pardonnera si, conformément à l'usage, je ne vais pas lui présenter le premier mes civilités. Je ne suis pas libre d'assez bonne heure pour cela... Ce que j'aimerais, ce serait de rester en petit comité ; si vous voyez quelqu'un que je puisse inviter, faites-le moi savoir. Nous pouvons nous estimer heureux que ces tristes images de maladies et de morts soient en une certaine mesure dissipées par cette nature débordante et que notre foi dans la vie se trouve ainsi ranimée * ».

Enfin, le jour de Noël, chez la duchesse-mère, Mme de Staël vit Gœthepour la première fois. Au dire de Bœttiger, elle fut déçue dans son attente, parce qu « elle s'était imaginé un Werther tout au plus un peu vieilli ». « Je voudrais mettre son esprit dans un autre corps », aurait-elle dit ; « il est inconcevable qu'un esprit aussi supérieur puisse être si mal logé ». Goethe, faisant allusion à la première rencontre de Mme de Staël avec Schiller, lui demanda en badinant pour qui elle l'aurait pris lui-même dans son uniforme de cour ; elle répondit qu'il ne

Schiller à Goethe, 21 décembre 1803. Rapprocher les lettres de Charlotte Schiller à Goethe, * Annales gœthiennes, 1883, 247-249, 18 et 21 décembre 1803.

1 * Correspondance entre Schiller et Gœthe, appendice, II, 388, n° 12, 389, n° 14. Gœthe à Mmo Charlotte Schiller, Iéna, 19 et 23 décembre 1803.

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