CHAPITRE TROISIEME 24.I
celui-ci consisterait à exposer à cette nouvelle génération sa propre doctrine politique à elle. Prosper de Barante est bien véritablement le premier intermédiaire entre elle et le petit groupe d'hommes distingués qui, sous le nom de doctrinaires, sont parvenus à une importance historique.
Peu après lui, son ami François Guizot, le futur homme d'Etat des doctrinaires, fit la connaissance de Mme de Staël. En août 1807, se rendant à Nîmes, où vivait sa mère, il s'arrêta quelques jours sur le lac de Genève et sollicita par une lettre la permission de se présenter à l'auteur de Corinne. Elle était alors à Ouchy, près de Lausanne. Elle invita à sa table le jeune homme de vingt ans complètement inconnu encore, le plaça à son côté et se fit raconter par lui les dernières nouvelles de Paris, d'où il arrivait. Guizot était tout à l'impression produite par l'article publié dans le Mercure le 4 juillet 1807, alors que Napoléon se trouvait à Tilsitt, et récita d'une voix émue ce passage qui était une allusion et fut compris comme telle : « La Muse a souvent retracé les crimes des hommes ; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis : l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'hoireur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite
est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales ; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié que l'histrion, l'incendiaire, et le parricide : semblables à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la divinité que le crime offrait à l'encens delà Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque monstre horrible ».
L'article, écrit à l'occasion de l'ouvrage de Laborde sur l'Espagne, était de Chateaubriand, revenu peu auparavant de son voyage d'Orient.
Le ton sur lequel Guizot avait dit ces éloquentes paroles frappa tellement Mme de Staël, qu'elle le saisit par le bras : « Restez avec nous », dit-elle vivement, « et prenez un rôle dans Andromaqae ». Guizot s'excusa en souriant sur son manque de talent pour la scène. Dans sa sérieuse jeunesse, il n'y avait pas de place pour les distractions, dussentelles consister à jouer la tragédie. Il est curieux de rappeler ici qu'une trentaine d'années plus tard, Rachel ayant entendu Guizot à la tribune, disait à son tour : « J'aimerais jouer la tragédie avec cet hommelà ». A la table de Mm de Staël, la conversation revint sur l'article et sur ses suites; probables pour Chateaubriand. Elles ne se firent; pas longtemps attendre. Le 27 juillet, l'Empereur était de retour à