‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 122 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Paris, et peu de jours après le Mercure fut supprimé sur son ordre '.

Une autre grandeur européenne, à laquelle Chateaubriand refusait son hommage, fut dédommagée à Coppet du mépris qu'il lui témoignait. Nous voulons parler du Mont-Blanc, que Saussure avait gravi pour la première fois en 1787. Jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, les voyageurs qui traversaient les Alpes avaient coutume, à très peu d'exceptions, de prendre congé de la Suisse à peu près dans les termes dont se servait ce touriste allemand du siècle précédent : « Enfin, ces horribles et ennuyeuses montagnes sont derrière nous ! ». En revanche, ils saluaient joyeusement « le beau paysage plat et uni », c'est-à-dire les plaines uniformes du Nord, ou bien celles de la Loire et de la Champagne 2. L'intelligence des beautés du monde alpestre, qu'Albert de Haller avait d'abord célébré dans un poème, fut révélée au dix -huitième siècle par l'intérêt croissant pour les sciences naturelles. Le savant, le chercheur, le collectionneur, et bientôt aussi le peintre et le touriste, suivirent le chasseur et le pâtre dans les régions solitaires des rochers et des torrents, des forêts et des abîmes, des glaciers et des neiges, seules régions auxquelles, d'après Jean-Jacques Rousseau dans les Confessions, puisse s'appliquer l'idée

1 Guizot, Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps, I. — Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, II, 99 100.

2 * Voyages alpestres aux siècles précédents, II. Gazette universelle, supplément, 9 septembre 1885.

de beauté en matière de paysage. Charles Ritter mentionne déjà en 1809, pendant un séjour à Saint- Gervais au pied du Mont-Blanc, les caravanes de touristes, dont beaucoup de femmes et d'étrangers, cheminant à travers la montagne, leur bâton à la main l. Un jour la colonie de Coppetfut saisie, elle aussi, du désir ambitieux de contempler de près les merveilles des glaciers, et Ton ne décida rien moins que l'ascension du Mont-Blanc. Par une belle et claire matinée de l'été 1807 l'entreprise fut mise à exécution. On avait déjà atteint une hauteur respectable, quand les rayons toujours plus ardents du soleil commencèrent à pénétrer à travers les vêtements légers des dames. Brûlées aux bras, au cou et au visage, depuis longtemps fatiguées et finalement exténuées, Mme de Staël et Mme Récamier déclarèrent vouloir s'en retourner2. Ce fut en vain que les guides promirent, et cela à une distance comparativement rapprochée, les merveilles incomparables de la vue sur les sommets, l'aspect des glaciers et des crevasses, illustrés par tant de déplorables accidents : « Vous me le diriez dans toutes les langues de l'Europe, que je n'irais pas plus loin », répétait Mme de Staël épuisée, et ce fut la fin de l'entreprise.

Au retour de l'automne, Camille Jordan écrivit à Mme de Staël : « Coppet finit- il par se faire aimer de vous, après que vous l'avez tant fait aimer aux autres ? Il n'est bruit que des enchantements que vous avez su y

1 * G. Krämer, Charles Ritter, I, 473.

2 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 107.

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