‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 123 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

transporter. Mais qu'est-ce que tout cela, je le crains, pour apaiser tout ce qui se remue au fond du cœur qui fit Corinne /... Que devient votre projet d'écrit sur la conversation, et l'ouvrage de Benjamin sur les religions, et la dissertation de Schlegel sur Phèdre ?... Croyez à mon attachement, d'autant plus vrai qu'il fut toujours réservé dans ses expressions ' ».

Mais depuis longtemps Mme de Staël se sentait de plus en plus gagnée par le désir de reprendre une autre tâche, de retourner en Allemagne et de mener à bonne lin l'œuvre interrompue par la mort de son père.

En décembre, quand les derniers hôtes eurent quitté l'hospitalier château du lac de Genève, elle exécuta, accompagnée de ses deux plus jeunes enfants, le projet longuement caressé. Il ne fallait pas oublier, dans sa situation, qu'on ne s'éloignait pas de l'Empire de Napoléon sans dire où l'on allait. Une lettre qu'elle adressa de Lausanne, le 3 décembre, au préfet Barante, expliquait son voyage par la nécessité de faire apprendre à son plus jeune fils la langue allemande. Les pénibles expériences des dernières années, ainsi se terminait la communication officielle de Mme de Staël, l'ont engagée à faire parvenir au gouvernement une explication d'une nature aussi privée. L'autorisation de ce voyage lui fut donnée, mais sous cette réserve que son fils serait dorénavant regardé comme un étranger 2.

1 Mme Récamier, les amis de sa jeunesse et sa correspondance intime, 43. Camille Jordan à Mm« de Staël, Lyon, 10 septembre 1807.

* H. Welschinger, La Censure sous le premier Empire, 172.

Le but du voyage était Vienne, en passant par Berne et Munich. De Berne, où elle fut reçue de la façon la plus empressée, elle écrivit à Friderike Brun : « J'ai dit adieu à Benjamin avec une vive peine ; nous nous reverrons, si Dieu le permet, le 1er juin prochain, et notre été se passera ensemble. M. Schlegel est avec moi, et me donne la force de ce voyage. J'ai un besoin de variété et une crainte du changement, qui me rend à peu près le bonheur impossible partout ailleurs que dans cette ville, qui change toujours et reste toujours la même1 ».

Ses prochaines nouvelles à ses amis leur parvinrent de la Bavière. Elle voulait voir ce pays au moins en passant, pour compléter ses observations sur l'Allemagne. L'incroyable état de stagnation dans laquelle était tombé le peuple bavarois pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle avait fait place à une situation bien différente. A la tête de la jeune monarchie était maintenant le prince Maximilien de Deux-Ponts, jadis le compagnon d'armes et l'ami de Narbonne à Strasbourg sous le drapeau français. Il avait trouvé dans le Savoisien Montgelas un ministre qui déblayait d'une main impitoyable les ruines amoncelées. Au cours de ses réformes il mit la patience de ce peuple loyal à une épreuve qui n'était guère moindre que celle qui lui avait été imposée par la réaction un demi-siècle plus tôt. Cette ère nouvelle cependant réussit à fonder un Etat moderne heureux

1 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 260. Mme de Staël à Friderike Brun, Berne, 6 octobre 1808.

Page 1