CHAPITRE TROISIEME
et prospère et à donner l'impulsion à la vie intellectuelle dont le centre était Munich. Cette ville ne possédait pas encore d'université, mais Schelling et Jacobi avaient été appelés à l'Académie nouvellement organisée et le joug qui pesait sur le reste de l'Allemagne était là si peu ressenti, que Jacobi ra. conte comment, dans les deux clubs du Museum et de l'Harmonie, on pouvait lire sous les yeux des Français le Morning Post et le Mercure Britannique, ce qui n'était guère possible ailleurs. Napoléon lui-même interdit au maréchal Bernadotte les mesures de répression. 11 ne voulait pas s'ingérer, disait-il, dans les affaires intérieures de ce petit pays privilégié, et il félicitait le bon Maximilien- Joseph de régner sur les cœurs de ses sujets. Mais à Munich comme partout le progrès ne s'accomplit pas du jour au lendemain. Tandis que sa Bibliothèque, enrichie des trésors accumulés des cloîtres et des couvents, était vantée par les lettrés, la ville ne possédait pas une seule librairie digne de ce nom, et celui qui faisait venir un livre de l'étranger devait l'attendre plusieurs mois1. Le caractère de petite ville se faisait encore sentir en beaucoup de choses ; la première, c'est que le milieu social, si limité qu'il lût, n'excluait pas de légères hostilités. Schelling avait dû déployer toute sa puissance de fascination pour concilier son adversaire littéraire Jacobi, qui, s' avouant enfin vaincu, avait coutume de dire qu'ils étaient désormais les meilleurs ennemis du monde.
1 * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers. Jacobi à Villers, Munich, 25 janvier 1806,
Quand, le 14 décembre 1807, MMe de Staël arriva à Munich, elle était accompagnée, nous l'avons vu, de Guillaume Schlegel, qui s'exposait ainsi, situation toujours étrange, à retrouver sa femme remariée à Schelling. Mais la difficulté, si jamais elle fut sentie, fut surmontée avec un art souverain, à en juger d'après la lettre écrite par Caroline à son amie Louise Götter : « Nous avons vu ici un peu avant Noël Mme de Staël avec sa famille et Schlegel. Ce séjour de plus d'une semaine nous a été excessivement agréable. Schlegel était très bien portant et gai ; sa situation est des meilleures et des plus tranquilles. Lui et Schelling étaient inséparables. Mme de Staël, à côté de tout l'esprit qu'elle possède, a eu encore l'esprit et le cœur de se prendre d'amitié pour Schelling. Elle est un phénomène de vie, d'égoïsme et d'activité intellectuelle. Son extérieur est transfiguré par son âme et en a bien besoin ; elle a des moments, ou, pour mieux dire, des vêtements, où elle a l'air d'une vivandière, et en même temps il est possible de la concevoir dans le rôle de Phèdre, et cela dans le sens le plus tragique '. »
De cette courte rencontre avec le philosophe du romantisme, Mme de Staël garda l'impression qu'il était un des plus puissants évocateurs d'idées qu'elle eût jamais rencontrés. C'est en ce sens que dans L'Allemagne son portrait est esquissé, sommairement il est vrai, mais avec une préférence marquée. Quant à Jacobi, elle le connaissait depuis un séjour qu'il
1 * G. Waitz, Caroline. Lettres, II, 343. Caroline Schelling à Louise Gotter, MüDich, 15 janvier 1808.