‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 125 sur 341 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

avait fait à Paris en J 802 ; il se constitua son guide pendant les cinq jours qu'elle passa dans la capitale de la Bavière \ Quand plus tard, dans son livre, elle vint à parler de lui, elle avait triomphé au fond d'elle même de la religion du sentiment prônée par Jean- Jacques Rousseau, qu'elle retrouvait chez Jacobi habillée à l'allemande, et quant à ses romans, ils n'étaient pas de nature à lui plaire. Sa critique de Woldemar, traduite dans le langage de Caroline Schlegel-Schelling, se résumerait en ceci, que dans ce livre le poète a créé « des natures bien anti-naturelles ». M,ne de Staël connaissait trop la vraie passion pour la confondre avec de pareilles subtilités du sentiment. « 11 me semble que Jacobi», dit-elle, a entend moins bien l'amour que la religion, parce qu'il veut trop les confondre ; il n'est pas vrai que l'amour puisse, comme la religion, trouver tout son bonheur dans l'abnégation du bonheur même. L'on altère l'idée qu'on doit avoir de la vertu, quand on la fait consister dans une exaltation sans but et dans des sacrifices sans nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de générosité aux dépens de l'amour; non seulement cela n'arrive guère dans la vie, mais cela n'est pas même beau quand la vertu ne l'exige pas ; car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la religion n'est si imposante que parce qu'elle peut triompher de tels sentiments 2 ». Toutefois, si l'œuvre de l'écri-

4*M. lsler, Lettres posthumes de Charles de Villers, 498. Jacobi à Villers, Munich, 20 janvier 1808. * Mme de Staël, De VAllemaqne> 3m6 partie, chap. 17.

vain et du philosophe trompèrent son attente religieuse, l'homme, dans Jacobi, lui resta toujours sympathique ; son enthousiasme pour le bien ne pouvait la laisser indifférente. Par contre, elle quitta Munich sans regret, bien qu'elle y eût été accueillie de la façon la plus empressée et la plus aimable. La cour était en Italie. Une heure avant son départ, elle écrivit à Mme Récamier qu'un bracelet orné du portrait de Juliette, qu'elle portait toujours, était cause qu'on lui avait bien souvent baisé la main. Elle renvoyait l'hommage à son amie, et lui disait, en parlant de la ville qu'elle allait quitter : « C'est nous pétrifiés, et nous avons beaucoup plus de grâce dans la même situation ! » .

La première impression de Vienne, au contraire, fut très favorable. Mme de Staël, parlant de l'accueil reçu à la cour impériale, écrit à la duchesse Louise qu'elle en était aussi touchée qu'étonnée, parce que ce qui pouvait la distinguer personnellement n'était pas de nature à éveiller dans ce milieu un grand intérêt. La société viennoise était très nombreuse, mais comptait très peu de personnalités importantes et surtout peu d'hommes remarquables, de sorte qu'il était difficile de reconnaître des gens auxquels ne s'attachait aucune idée déterminée. Elle eut de longs entretiens avec l'archiduc Jean, une courte conversation avec l'archiduc Charles, et trouva la maison impériale si simple dans ses mœurs et si éloignée de

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 112. Mm« de Staël à Mme Récamier, Munich, 20 décembre 1807.

Page 1