‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 127 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

laire exprimait sa détresse et ses aspirations vagues à un meilleur avenir dans ce refrain :

Qui point ne succombe en l'an huit, Qui jusques à l'an neuf survit, Qui dans l'an dix existe encor, Verra, l'an onze, l'âge d'or.

Cependant on conservait malgré tout, dans les provinces autrichiennes, la bonne humeur accoutumée et la landwehr se rangeait gaiement sous les drapaux, armée de piques à défaut de fusils, sans que l'approche du danger parvînt à faire perdre à la population son entrain habituel. Vienne en particulier continuait à être la ville dont Schiller a dit :

Autour de moi habite le peuple des Phéaciens, à l'œil brillant ; Pour lui c'est toujours dimanche, toujours la broche tourne au

[foyer l.

Ces plaisirs, tels que les décrit Gastelli dans ses Souvenirs de Jeunesse *, n'étaient en effet ni raffinés ni bien variés. Ils se réduisaient à peu près à la vie au Prater, dans les tavernes, derrière les coulisses, même les plus modestes ; ils égayaient les fêtes populaires et l'existence des petites gens dans cette ville où Mme de Staël ne se souvenait pas d'avoir rencontré un mendiant.

A l'homme cultivé il restait pour les heures sérieuses une tragédie de Gollin, dont le Régulus, à l'occasion de sa représentation à Berlin, en 1802, avait été

1 Schiller, Poésies détachées; Les Fleuves, n° 3.

l'objet d'une si sévère appréciation de Guillaume Schlegel | . Pour se distraire, il avait un roman comme YAgathocle de Caroline Pichler, inspiré par l'œuvre de Gibbon et dirigé contre elle * . Mais la représentation de Don Carlos était défendue ; dans la Pucelle d Orléans Agnès Sorel apparaissait comme la femme légitime de Charles Vil ; les bibliothèques n'avaient pas le droit de prêter Y Esprit des Lois de Montesquieu, mais, en revanche, les romans de Crébillon circulaient de main en main. Un tel état de choses inspire à Mme de Staël des réflexions comme celles-ci : « C'est aussi, ce me semble, un mauvais système que d'interdire l'entrée des livres étrangers. Si l'on pouvait conserver dans un pays l'énergie du treizième et du quatorzième siècle en le garantissant des écrits du dix-huitième, ce serait peut-être un grand bien ; mais comme il faut nécessairement que les opinions et les lumières de l'Europe pénètrent au milieu d'une monarchie qui est au centre même de cette Europe, c'est un inconvénient de ne les y laisser arriver qu'à demi ; car ce sont les plus mauvais écrits qui se font jour.... Le mal que peuvent faire les mauvais livres n'est corrigé que par les bons ; les inconvénients des lumières ne sont évités que par un plus haut degré de lumières. Il y a deux routes à prendre en toutes choses : retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons ; car l'innocence ne pou-

** A. G. Schlegel, Ecrits critiques, Berlin, 1828, II, 122. 2 Ce roman pseudo-historique parut en 1808.

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