CHAPITRE TROISIEME
vant être de nos jours la compagne de l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour bien juger ; et les temps sont passés où l'on s'en tenait, en fait d'idées, au patrimoine de ses pères. On doit donc songer non à repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs ' ».
Ce despotisme paternel qui présidait aux destinées des peuples autrichiens servait à confirmer dans Mm6 de Staël et à augmenter encore chez elle la préférence qu'elle avait toujours eue pour les témoins d'un autre état social. À Vienne, elle rencontrait un de ces survivants du vrai dix-huitième siècle, de celui d'avant Louis XVI, dans la personne du feld-maréchal prince de Ligne. Belge de naissance, il avait servi avec distinction dans l'armée autrichienne et écrit en plusieurs volumes l'histoire de ses campagnes ; il était l'initiateur de maintes innovations et améliorations qui furent dans la suite accomplies par d'autres, à commencer par ses projets relatifs à l'approvisionnement des armées et à la reconstruction de Vienne 2. 11 possédait en outre, comme écrivain et homme d'esprit, cette 'popularité internationale que lui facilitaient ses relations avec tant de pays et presque toutes les cours de l'Europe. Ses Mémoires, dont
1 Mme de Staël, Ve l'Allemagne, lre partie, chap. 6. 5 Prince de Ligne, Mélanges militaires, littéraires, sentimentaires {sic), II, 182, IX, 230-235,
il n'a paru jusqu'à présent que des fragments ', sont agréables et superficiels et ne font guère con naître que par des anecdotes l'histoire du temps. Mais ses Pensées et Lettres sont plus intéressantes ; elles donnent des détails curieux sur Catherine II, qu'il accompagna en Crimée, et sur l'empereur Joseph, qu'il vit mourir. Mme de Staël, pendant son séjour à \ienne, fit précéder ces lettres d'une préface. Son jugement sur l'auteur se rencontre avec celui de Sainte-Beuve, qui nomme le prince de Ligne un des hommes les plus aimables parmi les heureux de ce monde. Gai, content de vivre, laudalor temporis acti, admirateur du présent, inépuisable en railleries sur la cour autrichienne et l'état du pays, très peu sérieux pour un vieillard de quatre-vingts ans couvert de plus d'une cicatrice : c'est ainsi que le jeune duc de Broglie retrouva le prince de Ligne quelques années après la visite de Mme de Staël, c'est ainsi aussi que le connut le Congrès de Vienne. Sa maison du Graben, étroite et haute, ressemblait aune cage à perroquet ; les pièces, très simples, étaient meublées de tables et de chaises en sapin. Après l'entrée des Français en Belgique, la fidélité du prince envers l'Autriche lui avait coûté tous ses biens, et quand, en 1803, le séquestre fut levé, il ne reprit pas possession de sa fortune, qui passa à son fils aîné. Pour lui, il ne connaissait pas de plus grande jouissance que de rassembler ses amis dans ces petites chambres modestes, entouré de ses filles, la princesse
1 Mémoires du prince de Ligne, avec introduction par Albert Lacroix, Genève et Bruxelles, 1860.