CHAPITRE PREMIER
l'aurait pas trompée et y aurait paru à son plus grand avantage, « à cause de votre bonne et belle rotondité », ajouta-t-elle avec un geste fort significatif1. On rapporte d'elle ce mot : « Goethe pouvait être aimable quand il était sérieux, mais il ne devait jamais plaisanter ».
A ces débuts de leurs relations il y eut un désaccord provoqué par le drame de La Fille naturelle. Le 21 décembre, cette pièce avait été donnée pour la quatrième fois sur la scène de Weimar ; mais, comme l'écrivait Henriette de Knebel à son frère, « Y Eugénie de Goethe, à part quelques endroits, a fort déplu à Mme de Staël. Elle dit qu'à Paris on n'aurait pas supporté le premier acte... Cependant elle ne saurait vouloir le blesser par une critique défavorable 2 », ajoutait MIle de Knebel avec un vague pressentiment de ce qui allait arriver.
La nouvelle production de Goethe avait du reste, pour le coeur français de Mme de Staël, un attrait indépendant du mérite littéraire de l'œuvre.
Les événements de la Révolution française avaient excité a différentes reprises la verve du poète. Ils fournirent le fond historique à l'un de ses chefs-d'œuvre, l'épopée de Hermann et Dorothée ', achevée en 1796. Plusieurs années auparavant il avait tenté de reproduire ses impressions d'alors sous forme dramatique. Legrand Cophte. avec ses réminiscences de Gagliostro et du cardinal de Rohan, auquel le per-
1 * H. Düntzer, Gœlhe et Charles-Auguste, II, 461, 467. * * H. Düntz°r, Correspondance de Knebel. Henriette à son frère Charles, 3 janvier 1804.
sonnage du chanoine emprunte plus d'un trait, fut représenté en 1791 sur la scène de Weimar. On a trouvé dans les archives de Goethe le début d'une tragédie révolutionnaire se déroulant à Strasbourg, et dont le titre eût été : La jeune fille cT Oberkirch. En 1793 il composa, en quelques jours, une satire dramatisée contre le prosélytisme jacobin, intitulée Le Citoyen-général. Le gentilhomme allemand qui est un des principaux personnages de la pièce réduit au silence le héros, Schnaps, avec un accent qui est bien celui de Gœthe : « Laissez les pays étrangers arranger eux-mêmes leurs affaires, et n'observez l'horizon politique que tout au plus le dimanche et les jours de fête. Que chacun commence par soi, il trouvera beaucoup à faire. Mettons à profit le temps de paix qui nous est accordé, procurons à nous-même et aux nôtres de légitimes avantages ; nous contribuerons de la sorte au bien général * » .
Puis suivit le drame politique Les Révoltés, avec ce passage significatif : « Nul ne peut juger et blâmer que sa propre classe. Tout blâme jeté sur des inférieurs ou des supérieurs est mêlé d'idées accessoires et de petitesses : on ne peut être jugé que par des égaux. Mais, précisément parce que je suis un bourgeois qui se propose de demeurer tel, qui reconnaît la grande importance de la classe supérieure dans l'Etat et a des raisons pour l'apprécier, je suis impitoyable aussi à l'égard des petites chicanes de l'envie, de l'aveugle haine qui n'est produite que par
1 * Le Citoyen-général, scène 44.