‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 130 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME 2 5g · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME 2 5g

pli '. Il avait déjà paru en cette qualité et comme auteur comique à la cour de Catherine II, qui disait en badinant que le gai diplomate autrichien tenait sans doute en réserve la plus folle de ses pièces pour l'entrée des Français à Vienne. La grande époque du Burgthéâtre ne faisait que s'annoncer ; mais Mm9 de Staël entendit exécuter sur le sol où ils avaient pris naissance les créations de Haydn et le Requiem de Mozart.

A la fin du carnaval de 1808, Guillaume Schlegel inaugura devant un auditoire choisi d'environ trois cents personnes ses leçons sur l'art et la littérature dramatiques. En ce qui concernait les tragiques français elles reprirent la lutte contre les étroitesses et les exagérations du classicisme, conformément aux idées de Lessing et au parallèle établi par Guillaume Schlegel lui-même entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide. Elles s'élevaient contre la prétention des Français à fixer les lois du goût et contre leur tyrannique obligation des trois unités. Aux Français Schlegel opposait les Grecs, les Espagnols et les Anglais, vrais modèles et types de l'art dramatique, et rappelait l'influence que le théâtre espagnol avait exercée sur les premiers et particulièrement sur Corneille. Les imperfections de ce poète voilaient aux yeux du critique allemand sa force et sa grandeur, et en le louant il faisait ses restrictions, même à l'égard de Polyeucte. Quant à Molière, Schlegel le

1 Comte Ouwarotf, Eludes de philologie et de critiquef Saiot-Pétersbourg, 1843.

rabaissait si complètement et d'une façon si incompréhensible , qu'en 1828 encore Goethe exprimait dans une lettre à Zelter son profond mécontentement à ce sujet. « J'ai gardé le silence pendant de longues années », disait- il ; « mais je veux maintenant exprimer certaines idées pour empêcher, dans le présent et dans l'avenir, et cela pour la consolation des hommes qui pensent, le renouvellement de pareilles erreurs » .

La manière de voir de Mme de Staël, son antipathie pour tout ce qui porte un caractère superficie) et de convention, pour tout ce qui est méprisant et railleur, se retrouve dans les remarques de Schlegel sur le genre de culture et de civilisation qui a inspiré la science et l'art français. La sociabilité, dit-il, aiguise le sens du ridicule, et voilà pourquoi, poussée jusqu'au raffinement, elle est mortelle à l'enthousiasme. Du moment qu'elle devient générale chez une nation, elle a pour conséquence un genre de critique toute négative. Ses limites bornées font oublier les choses plus élevées qui devraient être accomplies. La crainte du ridicule est devenue la conscience de la poésie française ; elle a coupé ses ailes, paralysé son élan.

Bien que Mrae de Staël rejette les conclusions de Giilaume Schlegel relatives aux Français, les appréciations esthétiques de ces leçons de Vienne ne sont pas restées sans influence sur elle. L'excellent cha-

** Gœthe et Zelter, Correspondance, V, 80. — * A. G. Schlegel, Leçons sur Vart et la littérature dramatiques, II, 20e et 22« leçons.

Page 1