CHAPITRE TROISIÈME
pitre sur l'art dramatique, dans L'Allemagne, est né de cette controverse \
Elle reste convaincue que les Français sont le peuple du inonde le plus habile dans la combinaison des effets du théâtre, et qu'ils l'emportent aussi sur tous les autres par la dignité des situations et du style, tragique ; mais elle convient que, tout en reconnaissant cette double supériorité, on peut éprouver des émotions plus profondes par des ouvrages moins bien ordonnés ; la conception des pièces étrangères est quelquefois plus frappante et plus hardie, et souvent elle renferme on ne sait quelle puissance qui parle plus intimement à notre cœur et touche de plus près aux sentiments qui nous ont personnellement agités.
Abordant la question des trois unités, elle déclare qu'il n'y en a qu'une d'importante, celle de l' action, et qu'on ne peut jamais considérer les autres que comme lui étant subordonnées. Or, si la vérité de l'action perd à la nécessité puérile de ne pas changer de lieu et de se borner à vingt-quatre heures, imposer cette nécessité, c'est soumettre le génie dramatique à une gêne dans le genre de celle des acrostiches, gêne qui sacrifie le fond de l'art à sa forme.
Le* sujets historiques modernes, conti nue-t-elle ensuite, tels que beaucoup de tragédies de Voltaire, celles de Du Belloy, les Templiers de Raynouard, se prêtent encore moins que les sujets antiques ou d'invention aux conditions imposées à nos écrivains ; l'étiquette tragique, qui est de rigueur sur notre
1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 2e partie, chap. 15.
théâtre, s'oppose souvent aux beautés nouvelles dont les pièces tirées de l'histoire moderne seraient susceptibles. La pompe des alexandrins est un plus grand obstacle encore que la routine même du bon goût, à tout changement dans la forme et le fond des tragédies françaises. On ne peut dire en vers alexandrins qu'on entre ou qu'on sort, qu'on dort ou qu'on veille, sans qu'il faille chercher pour cela une tournure poétique. Racine est le seul écrivain français qui, dans la scène de Joas avec Athalie, se soit une fois joué de cette difficulté : il a su donner une simplicité aussi noble que naturelle au langage d'un enfant.
Si l'on voulait risquer en France, dans une tragédie, une innovation quelconque, aussitôt on s'écrierait que c'est un mélodrame; mais n'importe-t-ilpas de savoir pourquoi les mélodrames font plaisir à tant de gens? En Angleterre, toutes les classes sont également attirées par les pièces de Shakespeare. Nos plus belles tragédies en France n'intéressent pas le peuple; sous prétexte d'un goût trop pur et d'un sentiment trop délicat pour supporter de certaines émotions, on divise l'art en deux : les mauvaises pièces contiennent des situations touchantes, mal exprimées, et les belles pièces peignent admirablement des situations souvent froides à force d'être dignes. Nous possédons peu de tragédies qui puissent ébranler à la fois l'imagination des hommes de tous les rangs.
La conclusion pratique de ces considérations, Mme de Staël la formule ainsi : tout est tragédie dans les événements qui intéressent les nations ; et cet immense drame que le genre humain représente de-