CHAPITRE TROISIÈME 2Ô
puis six mille ans fournirait des sujets sans nombre pour le théâtre, si l'on donnait plus de liberté à l'art dramatique. Les règles ne sont que l'itinéraire du génie : elles nous apprennent seulement que Corneille, Racine et Voltaire ont passé par là ; mais si l'on arrive au but, pourquoi chicaner sur la route ? Et le but n'est-il pas d'émouvoir l'âme en l'ennoblissant ? 11 serait donc à désirer qu'on pût sortir de l'enceinte que les hémistiches et les rimes ont tracée autour de l'art ; il faut permettre plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance de l'histoire ; car si l'on s'en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles des mêmes chefs-d'œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques, sacrifiant l'amour au devoir, préférant la mort à l'esclavage, inspirées par l'antithèse dans leurs actions comme dans leurs paroles, mais sans aucun rapport avec cette étonnante créature que l'on appelle l'homme, avec la destinée redoutable qui tour à tour l'entraîne et le poursuit.
C'était le point de vue du livre De la Littérature, mais approfondi, élargi, définitivement établi. L'infatigable Mercier avait osé beaucoup plus. Dès 1773, dans son Essai sur Fart dramatique, il avait devancé le programme du romantisme et réclamé pour la scène française un changement intégral de système, le retour à la nature ; si bien qu'un historien littéraire français ne craint pas d'affirmer que si l'on examine toutes les idées nouvelles mises au jour soixante années plus tard sur ces questions et si on les compare aux écrits de Mercier, on les y trou-
vera toutes1. Des idées analogues furent exprimées par le traducteur de Shakespeare, Letourneur, qui tenta de définir le romantisme comme l'expression de ce qui, dans la nature, est à la fois émouvant et pittoresque. Mais la critique officielle, qui tournait dans le cercle des traditions reçues, les considéra tous deux comme des écrivains bizarres et isolés et fit le silence autour d'eux. On dut toutefois changer de tactique, après la publication du spirituel parallèle de Guillaume Schlegel entre les deux Phèdres(1807). Ecrit en langue française, il produisit un effet beaucoup plus considérable et plus immédiat que la polémique des leçons sur l'art et la littérature dramatiques, infiniment plus sérieuse, mais rendue accessible aux Français seulement en 1814 2.
Le Journal de l'Empire répondit à l'attaque contre Racine par une attaque contre Guillaume Schlegel. 11 commençait par saluer en lui un des premiers critiques de l'Allemagne, dont son pays avait le droit d'être fier ; mais son érudition, ajoutait-il, manque de ce sens fin, exquis et assez difficile à définir qui s'appelle le goût, et auquel ne supplée aucune dialectique, si ingénieuse qu'elle soit. L'art de l'argumentation ne peut s'appliquer à la littérature sans méconnaître l'essence de celle-ci. Voilà longtemps que ses bases ont été établies, et que les innovations en cette matière sont suspectes aux gens compétents. La tendance générale de la brochure,
1 Alfred Michiels, Histoire des idées littéraires en France, I, 283.
» Id., Ibid., I, 533; II, 76.