CHAPITRE TROISIÈME 2Ö
est-il dit pour conclure, ne se borne pas d'ailleurs aux décisions arbitraires d'un habile sophiste ; elle est bien plutôt dirigée contre la grandeur du beau siècle que la critique allemande ose calomnier. Une des raisons de cette attitude de Schlegel doit être sans doute cherchée dans ses relations avec une dame française célèbre, dont les œuvres ont toujours révélé plus de talent, de feu d'imagination et d'enthousiasme, que de sûreté de goût '.
Si des questions esthétiques la polémique passait ainsi à des questions d'un tout autre ordre, la faute cette fois n'en fut pas uniquement au Journal de F Empire. « La brochure (de Schlegel) pétille d'esprit », écrivait Sismondi à la comtesse d'Albanj, « mais c'est souvent celui d'un avocat ; Ton sent à chaque ligne un but hostile que l'auteur ne perd pas de vue, quoiqu'il semble ne vouloir jamais marcher vers lui 2 ». A Vienne aussi, où le poète Collin donnait une version allemande de la dissertation, il ne s'agissait plus de régies d'art, mais de politique.
Collin, renonçant au drame d'après les modèles antiques, publia des Chants de la Landwehr pour les soldats de 1809. Hormayer , auteur du Plutarque autrichien, composa en 1808, sur le modèle de l'ouvrage de Beauchamps consacré à la guerre de Vendée, un écrit politique rempli d'observations importantes sur la guerre de montagne, et entra en négociations avec André Hofer dans le but d'organi-
1 Journal de l'Empire, 16 et 24 février, 4 mars 1808.
2 Saint-René Taillandier, Lettres inédites, etc. Sismondi à Mm« d'Albany, Pescia, 26 mars 1808.
ser le soulèvement du Tyrol ; ce fut lui aussi qui, Tannée suivante, rédigea le manifeste de l'archiduc Jean. Dans le même esprit patriotique fut écrit le Germanicus de Caroline Pichler, qui ne parut néanmoins qu'en 1812 sur les planches du Burgthéâtre. Le public devant lequel Guillaume Schlegel critiquait le siècle de Louis XIV songeait avec lui non pas au grand roi, mais à Napoléon, et celui-ci le savait bien. Quand, au printemps de 1809, les leçons parurent imprimées pour la première fois, leur auteur put y rappeler comment il avait trouvé réunis, dans la ville impériale des bords du Danube, la cordialité des temps anciens et cet entrain tout méridional qui manque trop souvent au sérieux germanique. Sa pensée, ajoutait-il, se reportait avec reconnaissance vers cet auditoire qu'il avait quitté sous l'impression profonde et émue « des souvenirs de la vieille gloire allemande, sacrée pour tout patriote *» .
Mme de Staël informa la duchesse Louise du succès décisif de ces leçons. « Schlegel», dit-elle, « donne ici un cours de littérature dramatique qui a un immense succès. Il parle de Goethe d'une manière qui lui serait agréable, si c'est de l'admiration qu'il lui faut... Il va faire imprimer à Heidelberg son cours... Je crois que Votre Altesse en sera singulièrement contente. Je ne connais nulle part plus d'esprit, et dans quelques morceaux, surtout en parlant des Espagnols, il a déployé une éloquence d'âme admirable ; je vou-
1 * A. G. Schlegel, Préface de la première édition des leçons sur Vart dramatique, Genève, février 1809.