‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 135 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

personnalité du Christ ' ». Gentz se sentit si puissamment attiré par ce commentaire mystique de l'histoire, qu'il affirma être devenu complètement chrétien. « Je considère le christianisme comme le centre véritable du monde », dit-il sous l'impression de l'illusion qui lui faisait confondre des émotions avec des convictions ; « tout ce qu'il y a encore de jeune en moi, je le dois à cette révolution bienfaisante V

Il adressa de Teplitz à Adam Müller, à Dresde, une lettre où il le mit au courant de sa rencontre avec Mme de Staël. « Hier », dit-il, «j'ai passé une journée singulièrement intéressante avec elle, et en dépit de toutes les divergences de vues sur quelques points capitaux, j'ai fondé une grande amitié. Vous ne pouvez vous faire une idée de la facilité des rapports avec elle ; au bout d'une demi-heure vous serez aussi à l'aise que si vous la connaissiez depuis des années. Je craignais les éclairs, les saillies de son esprit, un genre, vous le savez, que je n'aime pas trop. Au contraire, je l'ai trouvée aisée, claire, ennemie des digressions, ordonnée, logique, grande, engageante en conversation, comme nulle femme au monde ; il semble qu'on pourrait causer pendant une éternité avec elle. La voilà extérieurement, et cela peut vous suffire. Elle connaît vos articles sur Corinne ; elle se plaint que vous l'ayez trouvée un peu obscure et mystique. Quant à moi, je lui ai dit sans

1 * H. de Treitschke, Histoire de V Allemagne au dix-neuvième siècle, I, 314.

2 * G. Schlesier, Frédéric de Gentz. Lettres et notes confidentielles, 123.

détour que vous êtes la première tête de l'Allemagne. Vous savez maintenant comment vous devez vous comporter. Schlegel, qui a également une grande idée de vous, est très changé, très cultivé, aimable, causeur, aisé dans ses manières..,»

« J'ai vu Mme de Staël » , répond Adam Müller quelques jours plus tard. « Elle est sans le moindre doute, à mes yeux comme aux vôtres, une apparition remarquable. 11 y a là vraiment un bouillonnement de sang méridional et une vivacité d'esprit qui sont des garanties contre tout genre de sénilité. J'honore cela. Il faudrait peu comprendre le ton, le regard et le sentiment pour ne pas deviner combien cette nature, qui est son vrai privilège, est attendrie par la vie et transfigurée par la douleur. J'aime cela...»

« Mme de Staël m'a enthousiasmé, je vous le dis franchement », réplique de son côté Gentz. « Une telle universalité et une telle profondeur d'esprit, unie à autant de facilité, de souplesse, de bonne humeur et de grâce dans la conversation, c'est ce que je n'ai encore rencontré nulle part. Je veux et dois la voir encore une fois '».

Cette seconde rencontre eut lieu à Pirma, lors du retour de Mme de Staël. Celle-ci devait d'ailleurs expier ce qu'il y avait d'exagéré dans les éloges que Gentz lui prodiguait alors. Quand elle le revit à Vienne, en 1812, cette admiration avait fait place à la mauvaise humeur. Elle se donna carrière dans une

1 * G. Schlesier, Correspondance entre Fr. de Gentz et Ad. Müller, 107, H2, 113, 145. Lettres des 29 et 30 mai, Ie"* et 2 juin 1808.

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