‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 137 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME l · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME l

A ce moment, un patriote comme Gneisenau luimême était tenté de se tromper à l'égard du peuple allemand, « si estimable en particulier, si méprisable dans l'ensemble », et de croire la nation aussi mauvaise que son gouvernement *.

Le patriotisme de Gœthe, qui, dans sa foi en un meilleur avenir, voulait sauver avant tout la culture intellectuelle, qui trouvait « dans la science et dans l'art les ailes pour planer au-dessus du naufrage actuel » , qui, appuyé sur la connaissance de soi et sur la résignation, ne voulait pas qu'on prît « des velléités de résistance pour des tentatives de réforme » , et, si tard que 1812, demandait à ses compatriotes de ne pas confondre « la délivrance du joug étranger avec la conquête de la liberté - », un tel patriotisme courait risque d'être rejeté par les uns comme trop peu ardent, et d'être faussement interprété par d'autres. Mmö de Staël elle-même aurait-elle compris, si elle avait entendu Gœthe dire en 1807, au sujet de Napoléon : « Qu'on le juge, lui et tout ce qui se rattache à lui, sans préjugé et sans parti pris, et Ton verra que rien de pareil n'a jamais existé et n'existera jamais 3 ».

Et qu'aurait-elle dit si elle avait entendu l'auteur de la Phénoménologie de l'Esprit, le professeur

1 * Treitschke, Histoire de l'Allemagne au dix-neuvième siècle. I, 330.

2 * H. Luden, Coupd'œil rétrospectif sur ma vie: Relations avec Gœthe, conversation avec lui, été de 1812, i\ 9-120,

3 * Gœthe à Knebel, Correspondance , I.

Hegel de Iéna, saluer l'empereur des Français comme « l'âme universelle, l'organisateur d'une libre monarchie, l'arbitre des lois i », elle qui, au même instant, prononçait sur Napoléon ce jugement accablant : ce 11 regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime ; il n'y a que lui pour lui. La force de sa volonté consiste dans l'imperturbable calcul de son égoïsme ; c'est un habile joueur d'échecs dont le genre humain est la partie adverse qu'il se propose de faire échec et mat... Il méprisait la nation dont il voulait les suffrages, et nulle étincelle d'enthousiasme ne se mêlait à son besoin d'étonner l'espèce humaine... Il n'a pas plus d'envie de verser le sang qu'un homme raisonnable n'a envie de dépenser de l'argent quand cela n'est pas nécessaire ; mais ce qu'il appelle la nécessité, c'est son ambition ; et, lorsque cette ambition était compromise, il n'admettait pas même un moment qu'il pût hésiter à sacrifier les autres à lui; et ce que nous nommons la conscience ne lui a jamais paru que le nom poétique de la duperie... Il tourna toutes les belles choses en ridicule, excepté la force ; et la maxime proclamée sous son règne était : Honte aux vaincus ! Aussi l'on ne serait tenté de dire aux disciples de sa doctrine qu'une seule injure : Et pourtant vous n'avez pas réussi ! Car tout blâme tiré du sentiment moral ne leur importerait guère ' ».

1 * K. Hegel, Lettres de Hegel et lettres à lui adressées. A van Ghert, 1822.

2 Mme de Staël, Considérations, XIII, 226, 271.

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