CHAPITRE TROISIÈME Ijb
Entre Goethe et Mme de Staël, cependant, il n'y eut pas de discussions ni sur ce sujet ni sur aucun autre. Lorsqu'elle revint à Weimar il était depuis le 12 mai à Carlsbad, où il resta jusqu'en septembre. Une lettre d'elle, datée de Vienne, lui proposa en vain une rencontre à Dresde. Il la déclina, et répondit, en allemand C3tte fois, que le printemps et la solitude étaient de puissants attraits pour le retenir dans l'endroit où il se trouvait : « Donnez-nous bientôt, ajoutait-il, vos réflexions sur nous autres honnêtes Allemands. Nous méritons d'être encouragés par le bon vouloir d'une voisine et d'une demi compatriote, et de nous refléter dans le miroir qu'elle nous présentera si aimablement. Permettez-moi de faire alors ce que j'aurais tant aimé faire après la lecture de Corinne, et de vous exprimer ma vive sympathie pour vous, pour vos travaux, l'admiration et le respect dont vous m'avez pénétré i ».
Une lettre de Charlotte Schiller à Gœthe, écrite sous la profonde impression de la lecture de la pre mière partie de Faust, parue d'abord avec une dédicace à son mari, informa le grand poète de la déception que Mme de Staël avait ressentie en ne le voyant pas paraître. La veuve de Schiller ajoute que l'auteur de Corinne est devenue très sérieuse, l'expression de vie et de gaieté a disparu, dit-elle ; elle a l'air de quelqu'un qui a beaucoup souffert, bien qu'elle conserve, dans ses moments d'animation, le
1 * Annales gœthiennes, 1887, 7, 104. Mm« de Staël à Gœthe, Vienne, 21 mai 1808. Goethe à Mrae de Staël, Carlsbad, 26 mai 1808.
caractère vif et un peu bruyant de sa nation1. Ces détails sont confirmés par la disposition d'esprit dans laquelle Mmo de Staël parle à Mme Récamier, dans une lettre datée de Weimar, de l'effort qu'elle a dû s'imposer pour repasser par des lieux où elle avait tant souffert et où la ramenait la sympathie pour l'infortunée et admirable princesse, si cruellement éprouvée à son tour. « Ah ! que tout le monde est malheureux! », c'est par cette exclamation qu'elle termine sa lettre.
Dès la frontière saxonne, Mme de Staël reçut l'accueil le plus cordial. A la porte d'une petite ville, le commis de la barrière arrêta la voiture et lui déclara qu'il mourrait content, maintenant qu'il l'avait vue, ce qui était son plus vif désir depuis plusieurs années. Cette scène, sous diverses formes, se renouvela plusieurs fois dans les auberges. « Voilà ce que j'ai, chère Juliette, pour dédommagement de tout le bonheur de ma vie 2 » .
A Weimar, cette fois, on vit Knebel, <c avec sa mine d'ancien sage » qui rappelait Socrate aux contemporains. Il était âgé alors de soixante-quatre ans et vêtu d'une espèce de soutane qui, rattachée sur les hanches, faisait paraître encore plus haute sa robuste stature, tandis que sa nature originale, particulièrement accessible aux impressions poétiques,
4 * Annales gœthiennes, 1883, 255-258. Charlotte Schiller à Gœthe, Weimar, 14 juin 1808.
2 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 132. Mme de Staël à Mme Récamier, 13 juin