CHAPITRE TROISIEME
explique la prédilection de Gœthe pour lui1. C'est à Knebel que s'adressait ce dernier pour avoir des nouvelles de Mmo de Staël. « Tu m'accorderas », écrivait-il de Carlsbad à son ami, le 2 juillet, « qu'il vaut la peine de la connaître ; on ne peut en effet se faire une idée d'elle que par soi-même, vu que c'est un être si étonnant que, en le décrivant, on dépasse la mesure delà louange comme du blâme2 ».
Peu après Knebel répondit au désir de Gœthe. « J'ai passé plusieurs jours de suite dans sa société », lui écrivit-il le 10 du même mois, en parlant de Mme de Staël, « et je n'ai pas eu sujet de regretter l'emploi de mon temps, bien que je n'aie pas ressenti l'envie de passer à côté d'elle tous les jours de ma vie. Pour venir au plus pressé, ses notions et ses idées de la littérature allemande sont tout à fait incomplètes, si toutefois l'on admet qu'il soit possible d'appeler notions ce que son esprit divinatoire tire de lectures et de morceaux isolés.
« L'existence de Mme de Staël et l'intérêt qu'elle porte aux choses de l'esprit sont d'ailleurs très dignes de louanges et très utiles à connaître. Elle voudrait, comme un génie, animer ce monde éteint, mais, il faut le dire, l'animer à sa façon. Ce qui m'a fait le plus de bien dans sa conversation, ce sont les expressions heureuses et les fines combinaisons auxquelles sa grande connaissance du monde donne quelque chose de personnel et d'intéressant. C'est ainsi qu'elle
1 * H. Luden, Coup oVœil rétrospectif sur ma vie, 13, 92- 93. — * Fr. Strehlke, Lettres de Gœthe, I, 348-3Ô3.
2 * Gœthe et Knebel, Correspondance, I, 330.
a dit des Viennois, par exemple, que jamais ils ne feraient rien de bon tant qu'ils s'exprimeraient, comme c'est Fusage dans les hautes classes, dans un idiome étranger. Ce sont, suivant son expression, comme des images de cire qui parlent des langues mortes1, et cela les empêchera d'avancer dans la vie.
« A un petit souper qu'elle nous a donné et où le duc était présent, je dus lui parler de ton optique, ce que je fis en paroles brèves et confuses. Elle saisit néanmoins mon idée et s'écria : Ah ! mon âge est le rayon affaibli de ma jeunesse, — comme si la jeunesse était jaune et la vieillesse bleue. J'ai encore remarqué plusieurs mots d'elle que je ne me rappelle pas bien en ce moment. Elle s'est toujours montrée bonne et prévenante envers tout le inonde. Un soir seulement, chez Mme de Wolzogen, où nous soupions, il y eut entre nous un choc un peu rude, car elle nous entretint des Anglais d'abord, puis de religion, et je raillai légèrement sa vanité. Elle m'adressa le lendemain un billet très obligeant, et la chose en resta là. Elle dit un jour à M. Falk, qui venait de temps en temps la voir : « Vous me plaisez, Monsieur Falk, j'aime les bavards ». Mais en voilà assez sur cette femme honorée et admirée à si bon droit.
- « Encore un détail. La Wolff jouait le rôle de Jeanne dans la Pucelle d Orléans. Admirable ! J'étais dans la loge de Mme de Staël. Elle répéta à plusieurs reprises : Elle joue comme une inspirée.
1 Cette phrase est en français dans la lettre de Knebel.