‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 140 sur 341 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Cette expression m'a beaucoup plu, pour distinguer dans l'art le vrai d'avec la routine 1 » .

Wieland, lui aussi, arriva du château ducal du Belvédère, qu'il habitait en ce temps-là, pour se présenter à Mmo de Staël, qui était allée le voir deux fois, et pour l'accompagner à une soirée chez la duchesse. Cette nouvelle rencontre entre lui et « la femme la plus célèbre de notre temps » , comme il la qualifiait, fait l'objet de deux de ses lettres. Lapremière est adressée au baron de Retzer, à Vienne. « Avec sa vivacité et son aménité habituelles et dénuées de prétention, elle dit de la majeure partie de la noblesse des deux sexes de chez vous des choses qui me semblent très justes, et qui sont écoutées avec plaisir. Son protégé, Guillaume Schlegel, paraît avoir exercé peu ou point d'influence sur ses jugements relatifs à la littérature allemande et aux hommes qui, depuis cinquante ans, y tiennent le premier rang. Au contraire, la puissance de son génie semble avoir été d 'autant plus forte sur celui de Schlegel, et elle nous fait attendre des deux frères maintes choses qui effaceront et feront oublier les erreurs critiques et les frivolités de leur jeunesse. Le susdit Guillaume ne s'est pas montré ici et a poussé une pointe dans le Hanovre pour visiter sa mère2 ». Quelques jours plus tard, Wieland écrit à une princesse allemande qui s'était informée auprès de lui de Mme de Staël : « Que ce soleil, lui aussi, ne soit pas sans tache ou du moins ne l'ait pas toujours

1 * Goethe et Knebel, Correspondance, I, 332.

2 * Wieland, Choix de lettres remarquables, 80. Au baron de Retzer, 20 juin 1808.

28o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

été, cela va de soi », dit le poète, alors âgé de soixante-quinze ans ; « mais en tout cas il ne conviendrait à aucun homme d'en parler... Ce qui, à Weimar, l'a rendue aussi aimable que respectable aux yeux de tous, c'est la simplicité de son charmant naturel, qui ne varie jamais, son manque absolu de prétention, qualités mises en évidence pendant les dix jours qu'elle a passés parmi nous.

« Si c'était là un trait permanent de son caractère, j'y verrais moins de la modestie proprement dite qu'une conséquence directe et naturelle du sentiment également naturel de sa dignité, ou plutôt de la conscience de ce qu'elle est, qui l'affranchit de toute crainte d'être en quelque sorte précipitée du trône par une femme plus parfaite en son genre. Qui pourrait-elle redouter et à qui porter envie? ! ».

« Elle s'est parfaitement comportée à mon égard », ajoute Wieland à un autre endroit, « et presque comme une bonne fille envers un père aimé et respecté, ce dont je lui sais d'autant plus gré que je ne lui ai pas dit, à dessein, un traître mot de Corinne. Cette femme peut être tout ce qu'elle veut ; elle se rend très bien compte que le manque absolu de prétention, avec des qualités et des talents si extraordinaires et les légers et gracieux voiles par lesquels elle sait tempérer d'une façon si aimable la flamme de son esprit, sont précisément le vrai moyen pour enchanter ceux d'entre nous qui, du reste, ont un

1 * Wieland, Choix de lettres remarquables, 128. A une princesse allemande, Château du Belvédère, 29 juillet 1808.

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