‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 15 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'égoïsme, qui lutte prétentieusement contre les prétentions, se formalise des formalités sans avoir même de réalité, car elle ne voit que l'apparence, où elle pourrait voir du bonheur et des suites ' » .

La pièce resta inachevée, et, comme les productions relatives à la France que nous venons d'énumérer, elle ne possède guère d'autre valeur que de nous renseigner sur les vues personnelles de Gœthe. La part active qu'il prit à la campagne contre la France à la suite de son souverain ne les modifia pas. On a remarqué qu'il acheva alors la traduction du Reinecke Fuchs et qu'il prenait plaisir à voir « comment, dans cette Bible mondaine et profane, l'espèce humaine se dévoile tout naturellement dans sa franche bestialité2 » . Ce qui contrariait ses idées, ce n'était ni la chute d'un trône, ni moins encore la chute d'une dynastie. C'était plutôt l'interruption violente de ce développement régulier qui lui expliquait non seulement le monde physique, mais aussi le monde historique, l'abandon de cette autorité légale qui était pour lui l'instrument indispensable du progrès. De là les mots connus :

La maudite France, dans notre époque troublée, comme

[autrefois Le luthéranisme, fait reculer la paisible culture 3.

Et ces autres :

Tous les apôtres de la liberté me furent toujours odieux :

1 * Les Révoltés, acte III, scène 1.

2 * Frédéric Vlscher, Petites contributions à la caractérisque de Gœthe. Annales gœthiennes , 1883, 39.

3 * Gœthe, Les quatre Saisons : L'Automne, distique 68.

3o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

Chacun ne cherchait au fond que l'arbitraire pour soi. Veux-tu délivrer le peuple ? Ose le servir. Veux-tu savoir combien cela est dangereux ? Fais-en l'épreu-

[ve1.

Les impressions reçues alors ne s'effacèrent plus. Leur trace est visible dans bon nombre de ses poésies lyriques, dans les épigrammes vénitiennes surtout. Il lui resta un arrière -goût de mépris pour l'humanité prise collectivement, que son intimité avec Schiller ne parvint pas à dissiper. Ce fut celui-ci qui, dans son Démétrias entre autres, vint au-devant des idées politiques de Gœthe. Ces idées s'adoucirent toutefois et se concilièrent, dans sa personnalité à la fois si harmonique et si débordante de vie, avec une indulgence bienveillante pour l'homme individuel. Le pessimisme n'eut aucune prise sur Gœthe, mais sa foi dans l'amélioration de l'espèce, en admettant qu'elle eut jamais existé, se trouva encore amoindrie. Littérairement, cette inditîérence grandissante pour le jugement de la foule s'accentua dans le dessein bien arrêté de ne plus rien écrire « qui ne fût lu et apprécié des hommes qui mènent ou ont mené une vie large et animée 2 ». C'était le renoncement volontaire à la popularité, qui, Schiller l'a indiqué, ne devait jamais être le partage de son illustre ami ; la conviction toujours croissante « que la grandeur et

1 * Gœthe, Epigrammes vénitiennes, n° 51.

2*H. Grimm, Gœthe à Charles-Auguste sur Egmont. Gœthe, 20 lecture, 357. — * Eckermann, Conversations avec Gœtke, i\ octobre 1828. — * W. Re\m,Pe7isées sur Gœlhe. Gœthe et le public, 169, 173.

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