CHAPITRE TROISIÈME 28 I
talisman sûr contre les enchantements, de quelque nature qu'ils soient1 ».
Ces paroles du Nestor de la poésie allemande sont le salut d'adieu de Weimar à Mme de Staël. Elle quitta cette ville au bout de dix jours pour se rendre à Coppet par Francfort. « Mm6 de Staël, née Necker, a été ici », écrivait le 1er juillet à son fils, à Carlsbad, Madame la conseillère, mère de Goethe 2 . Cette remarque laconique n'a pas suffi, on le sait, à Bettina d' Arnim, l'auteur de la Correspondance de Gœthe avec une enfant, qui décrit en détail une rencontre de la mère de Gœthe avec Mme de Staël. Elle place la scène dans la maison d'un citoyen de Francfort bien connu de la société européenne et qu'elle tenait en sérieuse estime, le banquier Moritz Bethmann, dont l'hôtel était dénommé la Cour de Bâle3.
C'est du 21 septembre 1808 que Bettina, alors âgée de vingt- trois ans et établie depuis 1801 à Francfort ou aux environs, date la lettre suivante, qu'elle dit lui avoir été adressée par la mère de Gœthe : « Moritz Bethmann m'annonce la visite de Mme de Staël ; elle revient de Weimar. Je voudrais que tu fusses ici ; il me faudra rassembler le peu de
1 * Wieland, Choix de lettres remarquables, 123 et sqq., 9, 10 et 11 juillet 1808, et Wieland à Bœttiger, 30 juin 1808, Portefeuille historique, 1839, 450-
2 * R. Keil, Madame la conseillère de Gœthe, Correspondance, 156.
3 Daniel Stem (comtesse d'Agoult), Mes Souvenirs, 53. — * Gœthe, Souvenirs &un voyage sur le Rhin, le Mein et le Neckar dans les années 1814-1815.
français que je sais ' ». Or, à cette date du 21 septembre, Madame la conseillère était morte depuis neuf jours et Mme de Staël depuis longtemps de retour à Coppet. Ce qui n'empêche pas Bettina, dans ses notes publiées vingt-quatre années plus tard, d'adresser à la mère de Goethe la lettre suivante :
« Cette fois-ci, vous n'avez pas été bonne envers moi, Madame la conseillère : pourquoi ne m'envoyezvous pas la lettre de Goethe? Depuis le 13 août je n'ai pas eu un mot de lui, et nous voici à la fin de septembre. Mme de Staël lui aura abrégé le temps, et il n'a pas songé à moi. Une femme célèbre est quelque chose de singulier ; nulle autre ne peut se mesurer avec elle ; elle ressemble à l'eau-de-vie, à laquelle ne peut non plus se comparer le grain dont elle est faite. L'eau-de-vie chatouille la langue et monte à la tête : c'est aussi l'effet que produit une femme célèbre. Pour moi, je préfère le grain pur ; le laboureur le sème dans la terre amollie, d'où le bon soleil et la fécondante pluie d'orage le font bientôt sortir ; alors il colore les prairies de vert, il pousse en épis dorés et amène la joyeuse moisson. Oui, j'aime bien mieux être un simple grain de blé qu'une femme célèbre, j'aime bien mieux être son pain quotidien que de lui porter à la tête à la façon de Teau-devie.
« Maintenant je veux seulement vous dire que j'ai soupe hier à IVlayence avec Mme de Staël. Pas une
1 * Gœthe, Correspondance avec une enfant, Berlin, 1835, I, 5'..