CHAPITRE TROISIÈME
femme ne voulant s'asseoir à côté d'elle à table, je m'y suis mise. C'était fort incommode ; tous les hommes entouraient la table, plantés derrière nous, et se pressaient les uns sur les autres pour pouvoir lui parler et la regarder. Ils se courbaient littéralement sur moi. Je dis à Mme de Staël : Vos adorateurs me suffoquent. — Elle se mit à rire, ajoutant que Goethe lui avait parlé de moi, Je restai assise près d'elle, désirant savoir ce qu'il lui avait dit ; et pourtant j'étais mécontente, car je préfère qu'il ne parle à personne de moi. Je ne crois d'ailleurs pas qu'il l'ait fait : elle aura imaginé cela. A la fin il arriva tant d'hommes, qui tous se courbaient sur moi pour lui parler, que je ne pus le supporter plus longtemps; je lui dis : Vos lauriers me pèsent trop fort sur les épaules. — Je me levai et me fis jour à travers ses adorateurs. — Sismondi, qui l'accompagne, s'avança vers moi et me baisa la main, en disant que j'avais beaucoup d'esprit. 11 le dit aussi aux autres, qui le répétèrent vingt fois, comme si j'étais un prince ; car, chez ceux-ci, on trouve toujours tout spirituel, quand bien même ils disent les choses les plus ordinaires. — Ensuite j'écoutai Mme de Staël parler de Gœthe. Elle dit qu'elle s'était attendue à trouver en lui un second Werther, mais qu'elle s'était trompée ; que ni sa manière d'être ni sa personne ne convenaient à ce caractère, et qu'elle le regrettait fort. Madame la conseillère, je m'irritai de cette remarque (c'était inutile, allez-vous dire). Je me tournai vers Schlegel et lui dis en allemand : Mme de Staël s'est trompée deux fois : la première dans son attente, la
seconde dans son jugement. iNous autres Allemands, nous croyons Gœthe capable de secouer de sa manche vingt héros en état d'imposer ainsi aux Français ; mais nous croyons aussi qu'il est lui-même un bien plus grand héros. — Schlegel a tort de ne pas avoir mieux fait comprendre la chose à Mme de Staël. Elle jeta à terre une feuille de laurier, avec laquelle elle avait joué ; je mis le pied dessus, la poussai dans un coin, et sortis. Voilà mon histoire avec la femme célèbre. Ne vous mettez pas en peine de votre français ; parlez-lui le langage des doigts et commentez ce langage avec vos grands yeux, cela lui imposera. Du reste, elle a une fourmilière de pensées dans la tête ; cela étant, qu'aurait-on à lui dire? J'arriverai bien-
Bettina tint parole. Dans une autre lettre, également consacrée à Mme de Staël, le lecteur est transporté de Mayence à Francfort, remonte de septembre 1808 au mois d'août de la même année, et se trouve en présence non plus de la mère de Gœthe, mais du poète lui-même.
« Mon malheur », écrit cette fois Y enfant de vingttrois ans, « m'amena à Francfort justement comme Mme de Staël y passait ; j'avais déjà joui de sa société toute une soirée à Mayence. Ta mère fut enchantée que je lui vinsse en aide ; elle était déjà prévenue que Mmc de Staël lui apporterait une lettre de toi, et elle désirait que je jouasse les intermèdes, en 4 * Gœthe, Correspondance avec une enfant, I, 54-57.