CHAPITRE TROISIÈME
cas où elle aurait besoin de repos au cours de cette grande catastrophe. Ta mère m'a ordonné de te raconter tout cela en détail. L'entrevue eut lieu chez Bethmann, dans l'appartement de Moritz. Ta mère, soit ironie, soit orgueil, s'était merveilleusement parée, mais à l'allemande, et non dans le goût français. Je dois t'avouer que, quand je la vis portant sur sa tête trois plumes qui se balançaient de différents côtés, l'une rouge, l'autre blanche, et la troisième bleue, — les couleurs nationales françaises, s'élevant sur un champ de tournesols, — mon cœur battit de plaisir et d'impatience. Elle s'était fardée avec beaucoup d'art ; ses grands yeux noirs lançaient des feux comme ceux d'un canon ; elle avait au cou la parure d'or que lui donna la reine de Prusse ; des dentelles d'un âge vénérable et d'une grande magnificence, véritable trésor de famille, recouvraient son sein. Une de ses mains, couverte d'un gant blanc glacé, agitait l'air avec un éventail ; l'autre, qui était nue et surchargée de bagues étincelantes, puisait de temps en temps une prise dans une tabatière d'or, où tu es représenté en miniature, la chevelure longuement bouclée et poudrée, la tête pensivement appuyée sur sa main. La réunion des vieilles dames les plus distinguées formait un demi-cercle dans la chambre à coucher de Moritz Bethmann ; sur un tapis pourpre orné au milieu d'un léopard sur fond blanc, la société avait un aspect si magnifique, qu'elle était vraiment imposante. De belles plantes de l'Inde élancées tapissaient les murs, et la pièce était éclairée par des globes de verre mat. Vis-à-vis le demi-cercle dont je
viens de te parler s'élevait le lit sur une estrade de deux marches ; lui aussi était recouvert d'un tapis pourpre, avec des candélabres de chaque côté. Je dis à ta mère : Madame de Staël va penser qu'elle est citée devant la Cour d'amour, car ce lit là-bas ressemble au trône voilé de Vénus. — On fut d'avis que, en pareil cas, elle aurait pas mal à se justifier. Enfin, celle que depuis longtemps nous attendions avec impatience s'avança, accompagnée de Benjamin Constant, à travers une file de pièces bril laminent éclairées. Elle était habillée en Corinne, avec un turban de soie aurore et orange, une robe de même étoffe recouverte d'une tunique également orange, cette robe serrée très haut, ce qui mettait son cœur à 1 étroit. Ses sourcils et ses cils noirs étincelaient, ses lèvres étaient d'un rouge mystique ; ses gants rabattus ne couvraient plus que la main, qui tenait la branche de laurier bien connue. Comme la chambre où on l'attendait est beaucoup plus basse que les autres, il lui fallut descendre quatre marches. Malheureusement elle releva sa robe par devant au lieu de la relever par derrière, ce qui porta un coup terrible à la solennité de la réception ; il y eut en effet un moment où il parut plus que comique de voir cette apparition toute orientale s'avancer droit vers les dames empesées de la vertueuse société francfortoise. Ta mère me lança quelques regards courageux lorsqu'on les présenta l'une à l'autre ; je m'étais éloignée pour bien observer la scène. Je remarquai l'étonné ment de Mme de Staël à l'aspect de la merveilleuse toilette et de l'attitude de ta mère ; il se