CHAPITRE TROISIÈME
manifestait chez celle-ci un puissant orgueil. Elle écarta sa robe de la main gauche, salua de la droite en jouant de son éventail, et, inclinant la tête plusieurs fois d'un air de condescendance, elle dit d'une voix tellement forte qu'on put l'entendre à travers toutes les pièces : Je suis la mère de Gœthe. — Ah! fen suis charmée \ répondit la femme écrivain. A cela succéda un silence solennel. Puis vint la présentation des hommes distingués qui composaient la suite de Mme de Staël et qui tous étaient également désireux de connaître la mère de Gœthe. Ta mère répondit à leurs politesses par un compliment de nouvel an en français, qu'elle murmura entre ses dents avec force profondes révérences. Bref, je crois que la réception fut parfaite et de nature à donner un beau témoignage de la grandezza allemande. Bientôt ta mère me fit signe de venir servir d'interprète entre elle et Mme de Staël. On ne parla que de toi, de ta jeunesse ; on examina ton portrait sur Ja tabatière ; il avait été peint à Leipzig avant que tu fisses ta grande maladie. Mais tu étais déjà très maigre ; on reconnaît cependant ta grande taille actuelle, et surtout l'auteur de Werther, dans ces traits enfantins. Mme de Staël parla de tes lettres et dit qu'elle voudrait bien lire ce que tu écris à ta mère ; celle-ci lui promit de les lui montrer. Quant à celles que tu m'adresses, je pensai qu'elle ne les verrait jamais, car je ne l'aime point, et chaque fois que ton nom sortait de ses lèvres mal faites, une rage
1 Les deux phrases soulignées sonfen* français dans l'original.
intérieure s'emparait de moi. Elle me raconta que tu l'appelais amie dans tes lettres. Ah ! elle aura certainement remarqué que cela a été bien loin de me faire plaisir. Hélas ! elle m'en a dit plus encore. Mais ma patience était à bout. Comment peux-tu être affable à l'égard d'un si désagréable visage? Cela montre bien ta vanité. Ou bien a-t-elle menti ? Si j'étais près de toi, je ne souffrirais pas cela. Je défendrais mon trésor de mes regards, comme les fées défendent le leur à l'aide de dragons aux gueules enflammées. Malheureusement je suis loin de toi, je ne sais ce que tu fais, et je dois être déjà contente si nulle vilaine pensée ne me tourmente.
« Je pourrais t'écrire tout un livre sur ce que, pendant ces huit jours, j'ai fait et dit avec ta mère ; c'est à peine si elle avait la patience d'attendre que je revinsse la voir, pour tout récapituler avec elle. 11 y eut des reproches; j'étais affectée qu'elle attachât tant de prix à sa connaissance avec Mme de Staël. Elle me traita d'enfant, de sotte, d'orgueilleuse, e me dit qu'on devait estimer ce qui est estimable, qu'on ne pouvait pas sauter par dessus une telle femme comme par dessus un ruisseau et continuer simplement son chemin ; que c'était toujours un grand honneur que nous faisait la destinée en nous mettant en contact avec une personne remarquable et célèbre. Je sus si bien faire, que ta mère finit par me montrer la lettre où tu la félicites du bonheur qu'elle va avoir de se rencontrer avec ce météore : toute la sagesse qu'elle venait de me prêcher si hautement, elle l'avait empruntée à ta lettre ! Je te pris