‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 145 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

en pitié et m'écriai : Il a de la vanité, le jeune fils des dieux, et prouve par là sa jeunesse éternelle ! — Mais ta mère n'entendit pas raillerie ; elle prétendit que j'allais un peu trop loin; que je ne dois pas m'imaginer que tu prends d'autre intérêt à moi que celui ressenti pour une enfant jouant encore à la poupée ; qu'avec Mme de Staël tu pouvais faire de la sagesse, avec moi seulement badiner. — Si ta mère avait raison ? Si mes pensées, que je crois seule avoir, n'étaient rien pour toi ?... Tu as plus de confiance en la femme célèbre qui a fait un grand ouvrage sur les passions, que je ne connais pas, qu'en moi. Ali ! crois-le bien, tu t'es trompé : aimer, cela seul rend sage 1 ».

Nous le savons: de tous les faits mentionnés dans cette lettre , un seul à peine est exact. Benjamin Constant n'avait pas accompagné Mme de Staël à Francfort, celle-ci se trouvait sur les bords du Rhin non en août ou septembre, mais en juillet 1808, et elle ne parle aucunement d'une rencontre avec Madame la conseillère ou Bettina.

Et pourtant, quel est celui d'entre nous qui, doucement bercé par le flot du Rhin au pied du rocher légendaire, refuserait d'écouter les accents rêveurs du chant de la Loreley, parce que ces strophes sont une fantaisie poétique du dix-neuvième siècle, due à l'inspiration de Clément Brentano? Or, comme son frère, Bettina a créé des figures plus vivantes que la vie. Madame la conseillère, « merveilleusement pa-

1 * Gœthe, Correspondance avec, une enfant, I, 314-319. ni 19

rée », disant avec un regard où brillait l'orgueil : Je suis la mère de Gœthe, est une de celles-là. A quoi bon répéter que cette scène n'a jamais eu lieu? N'y avons-nous [jas tous assisté ? *.

Francfort était le dernier tableau de la vie allemande qui s'offrit aux regards de Mme de Staël. En reprenant, à travers les pays de la confédération du Rhin, le chemin de la Suisse, elle dut plus d'une fois se demander si le peuple qui supportait avec tant de résignation apparente le joug de l'étranger pouvait prétendre à un avenir, et s'il était sage, en présence de toutes ces ruines politiques, de parler d'une suprématie intellectuelle assurée.

Et cependant, pour cette foi robuste dans les destinées de l'Allemagne, la justification était proche .

Au Nord, le baron de Stein édifiait, pierre par pierre, l'Etat prussien, et Scharnhorst tenait prête pour lui la landwehr de 1813. Un an plus tard, Guillaume de Humboldt ouvrait à la nation l'asile de l'Université de Berlin. A Heidelberg, les lieder des poètes romantiques enflammaient le courage de la jeunesse allemande ; de Weimar enfin, « le plus grand des optimistes » promulguait, avec la première partie de Faust, l'évangile de l'action.

1 * R. G. Jacob, La mère de Gœthe. Portefeuille historique, 1844, 474 et sqq. — * Düntzer, Portraits de femmes du temps jte la jeunesse de Gœthe, 578. — * R. Keil, Madame la conseillère, Correspondance, introduction, 29. — * G. de Lœper, Lettres de Gœthe à Sophie Laroche et Bettina Brentano, introduction, 37.

Page 1