CHAPITRE IV
Mme de Staël avait repris le chemin de la Suisse avec la résolution bien arrêtée de consacrer ses forces tout entières à ce qui devait être la grande tâche intellectuelle de sa vie. Pour la mener abonne tin, elle comptait sur l'échange d'idées avec Benjamin Constant et Guillaume Schlegel, sur leur goût épuré en matière littéraire, qui pouvait au besoin rectifier le sien, sur la sympathie dont elle les savait animés tous deux pour les choses de l'esprit. Elle était à peine de retour à Coppet, qu'un message de Benjamin Constant lui demanda avec instance une entrevue à Sècheron, près Genève l. À la petite auberge de l'endroit il vint à sa rencontre, et, sans préambule, lui apprit que depuis le 5 juin précédent il était marié.
1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar. Mme de Staël à la duchesse Louise, Coppet, 7 juillet 1808.
Il lui demanda en même temps la permission de lui présenter sa femme. C'était Charlotte de Hardenberg, fille du conseiller de légation et nièce du grand-chancelier de ce nom, la même que Benjamin Constant se félicitait, en 1794, à Brunswick, d'avoir laissée à son premier mari l . Ce premier mari était un homme âgé , M. de Mahrenholz , dont elle avait eu un fils. Elle le quitta pour se remarier au général comte Dutertre, catholique et émigré. L'union de celui-ci avec une protestante divorcée fut regardée comme illégitime après sa rentrée en France ; il finit par renoncer, pour de l'argent, dit-on, à ses droits sur sa femme, dont le premier mari était mort dans l'intervalle 2. On raconte que l'émotion bien naturelle de Mmo de Staël fut encore accrue par le fait que la
1 * Tableaux du passé, 2e partie ; Tableaux de la vie de Charles Seveking, I, 197, note. — * Helmine de Ghézy, Choses inoubliables, I, 363. — Sainte Beuve, Causeries du Lundi, XI, 438-440. — * Bürger, Lettres, IV, 132, 180, 187,
2 Voir le deuxième volume de cet ouvrage, chap. IV, 235. A comparer : J. H. Menos, Lettres de Benjamin Constant à sa famille, 1775-1830, avec Introduction, 1 vol., Paris, 1888. Cette publication fixe en décembre 1808 ou janvier 1809 ce mariage, d'abord tenu secret, entre Benjamin Constant et Charlotte de Hardenberg, et s'appuie sur des lettres de Benjamin Constant avec dates correspondantes. Malgré cela, nous avons cru devoir suivre, d'après Sainte-Beuve, les indications des contemporains, qui nous avaient guidé avant la publication de M. Menos, parce que ces indications s'accordent avec les dates de la vie de Mme de Staël. M. Menos peut s'être trompé d'année, au cas très probable où les lettres qu'il publie étaient imparfaitement datées. Elles sont, de plus, beaucoup moins sincères que le Journal intime. A sa tante et à sa cousine, Benjamin Constant n'a pas