‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 147 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

nouvelle baronne de Constant ne cessait de répéter : « C'est que Benjamin, voyez-vous, est si bon ! ». Le baron de Voght, qui la connaissait fort bien et était au courant de tout ce qui la concernait, dit que, quoique mariée deux fois, elle eut toujours des amants, ne fut jamais jolie, ni, à son avis, intelligente. Lors de son troisième mariage elle comptait quarante ans et paraissait si peu propre à fixer son inconstant époux, que Sismondi, après avoir fait sa connaissance, écrivait : « Il est vrai que M. Constant a fait un choix bien étrange. Les hommes se figurent souvent que l'orage qui est dans leur cœur est excité par l'objet de leurs affections, et qu'ils se calmeront s'ils s'attachent à un être apathique. C'est une manière de se fuir eux-mêmes que de fuir ce qui leur ressemble ; mais cette manière ne peut leur réussir longtemps x » .

Les amis de Mme de Staël n'ignoraient pas combien étaient devenues orageuses, dans les derniers temps surtout, ses longues relations avec l'homme qui les dénouait de cette façon. Bien des années plus tard, un survivant de cette société évanouie, dont on ne nous dix pas le nom, racontait à Sainte-Beuve, infatigable gardien de la tradition de Coppet , une scène dont il avait été le témoin involontaire. « J'étais sorti un matin du château pour prendre le frais ; je m'étais couché dans l'herbe épaisse, près d'une

tout dit. De plus, les notes du Journal intime fournies par la famille fixent son mariage au 9 mai 1807. (Ce serait 1808 en tout cas.)

1 Sainte-Bûuve, Nouveaux Lundis, VI, 48 : Sismondi.

nappe d'eau, à. un endroit du parc très écarté, et je regardais le ciel enlevant. Tout d'un coup j'entendis deux voix ; la conversation était animée, secrète, et se rapprochait. Je voulais faire du bruit pour avertir que j'étais là ; mais j'hésitai, jusqu'à ce que, l'entretien continuant et s' établissant à quelques pas de moi, il fut trop tard pour interrompre, et il me fallut tout écouter, reproches, explications, promesses, sans me montrer, sans oser reprendre haleine... ■ ».

En 1802, après la mort du baron de Staël, on arriva à un moment de crise. Benjamin Constant voulut épouser Mme de Staël. Elle refusa, ou du moins elle mit à ce mariage la condition qu'il resterait secret. « 11 lui aurait semblé à elle, en y consentant, déroger à quelques égards, faire tort à sa gloire, et, comme elle le disait gaiement, «désorienter l'Europe * » . « Prçuve de chétif amour » , ajoute Sainte- Beuve, qui tenait le fait de Mme Récamier 2. Benjamin Constant, blessé de ce refus, écrivait peu après à sa cousine, à propos d'un de ces innombrables projets de mariage : « Tout en éprouvant ce que je viens de vous écrire pour Mme de Staël, je ne puis être plus longtemps l'amant en titre d'une femme libre que je n'épouse pas 3 ».

Sainte-Beuve soupçonnait du reste d'autres causes encore à ce refus, qui est, en effet, en contradiction

1 Sainte-Beuve, Portraits de femmes, 133 : iWme de Staël.

2 Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XI, 438-440.

8 J. H. Menos, Lettres de Benjamin Constant à safamillet 189. Lettre du 23 juillet 1803.

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