‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 148 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

directe avec toute la manière de voir deMmede Staël : des détails, obtenus depuis, ont confirmé cette supposition. Elle qui, dans ses œuvres comme dans sa vie, n'a jamais cessé de célébrer le bonheur dans le mariage comme le bien suprême et unique de la femme, savait que Benjamin Constant ne lé lui donnerait jamais. Mlle Rosalie de Constant, qui n'aimait guère Mme de Staël, a pourtant laissé échapper cet aveu : « Dans un de ses moments de franchise, elle a dit à quelqu'un qu'elle l'aurait épousé (Benjamin Constant), s'il le lui avait demandé avec plus de sentiment et d'envie de l'obtenir ».

Il a été dit ici que Benjamin Constant, dans sa jeunesse, tenait un Journal. Cette habitude, il la conserva dans l'âge mûr et continua à noter chaque jour, à côté de maints détails intéressants sur les hommes et les choses, ses jugements si étrangement mobiles, et ses dispositions d'âme infiniment plus changeantes encore. Contemplé dans ce miroir, l'homme mûr que connut Mme de Staël apparaît aussi dépourvu de dignité et d'empire sur lui-même, aussi corrompu au fond de l'âme et incomparablement plus coupable que le correspondant de Mme de Charrière. Le dégoût prend la place de la pitié que pouvaient éveiller encore les écarts de sa jeunesse.

Dans l'histoire des confessions plus ou moins célèbres et de leur publication posthume, histoire qui est encore à faire, il faudra citer le Journal de Benjamin Constant comme preuve à l'appui du peu de valeur de l'esprit même le plus supérieur, quand il lui manque la base morale et l'énergie du bien.

Benjamin Constant lui-même semble l'avoir vaguement senti.

Il avait demandé, dans ses dispositions dernières, qu'on ne publiât point la partie de son Journal relative à Weimar. Mais c'en était précisément la partie la plus piquante, et la famille n'a pu résister à la tentation de la faire connaître, quoique avec des suppressions.

Elle aurait pu faire valoir pour sa justification que Benjamin Constant avait, dans des lettres à sa cousine Rosalie, qui, aujourd'hui, sont également publiées, parlé une seconde fois, et très en détail, de cet épisode de sa vie1. De plus il a laissé des notes destinées à servir de fil conducteur à de futurs mémoires et qui ont été utilisées déjà à diverses reprises 2.

Ces lettres et ces notes, toutefois, ne font que

1 Lettres inédites de Benjamin Constant à sa grand'mère et à sa cousine Rosalie de Constant, avee quelques lettres de Mme de Staël, conservées à la Bibliothèque de Genève. Eugène Crépet en a donné des extraits dans la Revue Nationale, 1861, 10 novembre et 10 décembre, p. 10 et 321. Elles ont été publiées depuis par II. J. Menos, ainsi que nous l'avons dit plus haut.

2 Trouvées dans les papiers posthumes de Mme Récamier, elles furent communiquées par fragments par Loève-Weimars, Lettres sur les hommes d'Etat de la France, II, (Benjamin Constant), Revue des Deux Mondes, 1833,225.— Sainte- Beuve, Portraits littéraires, III, 283 ; Causeries du Lundi, I, 132. — Laboulaye, Cours de politique constitutionnelle. Benjamin Constant, notes quotidiennes, 1812-1813, communiquées par Mme Lenormant et tirées des papiers de Mme Récamier. — Benjamin Constant, Lettres à i!/me Récamier, appendice, 341 : Mme de Staël, fragment de Mémoires détruits.

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