‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 149 sur 341 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

compléter le Journal mlime, qui, commencé à Weimar le 1er pluviôse an XII, c'est-à-dire le 22 janvier 1804, se poursuit, avec de nombreuses interruptions, jusqu'à la Restauration, et est aujourd'hui dans toutes les mains1.

Ce qui frappe avant tout dans ce Journal, c'est le nombre absolument extraordinaire de projets de mariage qui occupent son auteur. Et cela non seulement à l'époque où ses rapports avec Mme de Staël s'étaient refroidis ; mais longtemps auparavant, quand son inclination pour elle paraissait le dominer encore tout entier et passionnément. La première allusion de ce genre se rencontre dans une lettre adressée en 1799 à sa tante, la comtesse de Nassau, qu'il prie de lui trouver une femme *. Bientôt après il s'intéresse à une personne très audessus de la moyenne, Julie Talma,la femme divorcée du grand tragédien ; sa grâce spirituelle et sa gaieté captivèrent Benjamin Gonstant,quilui voua une amitié durable. Dans la dernière maladie de Julie ii la compare à un général vaincu qui donne encore des ordres à une armée en déroute, et, au lit de mort de la femme qui avait, éloigné « comme importune », des derniers moments de son propre fils, toute pensée

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, janvier-mars 1887. Publié par M. Adrien Constant de Rebecque et sa fille, la comtesse Pùckler-Branitz. L'ordre chronologique des notes a été complètement troublé par les éditeurs et à dû être rétabli d'après d'autres dates.

2 Benjamin Constant, Lettres à sa famille. Ucvue internationale, 218, 25 avril 1887.

relative à une autre vie, il se livre à des réflexions sur l'immortalité de l'âme. « Ses organes sont détruits : ses yeux n'y voient plus, elle ne respire qu'avec effort, elle ne peut soulever le bras et cependant il n'y a pas d'atteinte poitt'e à la partie intellectuelle. Pourquoi la mort qui n'est que le complément de cette faiblesse y porterait elle atteinte ! L'instrument faussé et demi-brisé la laisse intérieurement telle qu'elle était. Pourquoi l'instrument complètement brisé ne laisserait-t-il pas cet intérieur intact?».

Et après la mort de Mme Talma, il ajoute : « J'ai contemplé la mort sans effroi, car je n'ai rien vu d'assez violent pour briser cette intelligence qui me laisse un si vif souvenir i » .

Cette inclination qui, d'après le témoignage de Benjamin Constant, resta toujours dans les bornes de l'amitié, n'en empêchait pas une autre pour Mme Lindsay, « la dernière des Ninons2 ». La circonstance seule qu'elle était âgée de quarante ans et mère de deux enfants naturels, écrivait-il en 1805, l'avait empêché de l'épouser. A Weimar on entend parler d'une veuve, « pauvre cœur lié à un corps déjà fané, qui bat de ses pauvres petites ailes sans pouvoir se dégager de ses liens, et sans inspirer un autre sentiment que la pitié. Triste soit que celui des femmes ! 11 est certain que pour leur bonheur une retraite

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue inlernatiO' noie, 25 février 1887, 628-629. Id., Mélanges de littérature et de politique, 55-75.

8 Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe.

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