CHAPITRE QUATRIÈME
presque orientale vaudrait mieux que l'état de demiindépendance que nous leur laissons. Après trente ans, que leur sert leur liberté, si Ton n'a à offrir que ce dont personne ne veut plus? ».
Sur les entrefaites paraissent en Suisse une Amélie de trente-deux ans, «point de fortune, et des ridicules que l'âge a consolidés » ; une Antoinette de vingt ans, « de la fortune, et point de ridicules, qui est commune de figure et n'a rien de français » ; une Rosette, qui malheureusement est laide, une Adrienne qui lui est offerte et qu'il se voit dans la nécessité de refuser, bien que sa tante, la comtesse de Nassau, lui promette une fortune considérable, s'il consent à se marier. « Mme de Staël se dresse comme un reproche entre moi et tous mes projets » , dit-il, et nous n'avons pas de peine à l'en croire.
Ces projets ne méritent un moment d'attention, que parce qu'ils donnent la mesure de sa sincérité à l'égard de la femme qui continue à rester le grand intérêt de sa vie et celui de son Journal. Le passage où pour la première fois il est question d'elle ne fait pressentir en rien le sort qui lui sera réservé. Peu de temps après le départ de Mme de Staël pour Berlin, en 1804, il avait quitté Weimar dans l'intention de se rendre à Leipzig. Là il compare mélancoliquement la solitude qui l'entoure à un bain froid, « assez désagréable quand on y entre ; mais », ajoutet-il, «je suis sûr que je m'y referai. Il n'y a rien de si bon, de si aimant et de si dévoué qu'une femme ! » . Et cependant on était en 1804 et deux ans s'étaient écoulés depuis le refus de Mme de Staël de
l'épouser. Peu après survint la mort de Necker. Benjamin Constant lui portait un sincère attachement, et, de plus, il possédait à un suprême degré la faculté de s'identifier avec tous les états d'âme, avec toutes les dispositions intérieures, même avec celles qui étaient bonnes. 11 fut pour son amie un consolateur incomparable. « Tout ce que je respecte sur la terre, c'est la douleur », écrit-il à sa cousine Rosalie, « et je veux mourir sans avoir à me reprocher de l'avoir bravée. Je sens dans ma conscience que non seulement j'ai rempli un devoir, mais que j'ai rendu à un être très bon et très distingué un service plus essentiel que si je lui avais matériellement sauvé la vie » . Cette fois encore, la réaction ne se fit pas attendre. « Je couche à Lausanne. Je ne puis dépeindre ma joie d'être seul. Bizarre situation : j'aime profondément tout ce que je trouve à Coppet, mais cette société continuelle, cette distraction perpétuelle me fatigue et m'énerve ; j'y perds mes forces actives et je me dis avec amertume : Quand cela fmira-t-il ?... Je n'ai jamais vu une femme meilleure, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n'en ai jamais vu une qui ait des exigences plus continuelles, sans s'en apercevoir, qui absorbe plus la vie de ce qui l'entoure et qui, avec toutes ses qualités, ait une personnalité plus avouée ; toute l'existence, les minutes, les heures, les années, doivent être à sa disposition. Et quand elle se livre à sa fougue, c'est un fracas comme tous les orages et les tremblements de terre. C'est une enfant gâtée, cela résume tout. Mme de Staël est aujourd'hui à Genève. Bonstetten, Schlegel, Sismondi et moi nous