CHAPITRE PREMIER ôl
l'intelligence n'existent et n'existeront jamais que dans la minorité ».
C'est à une élite de ce genre que s'adressait la dernière des productions de Goethe relatives à la Révolution française, La Fille naturelle. On a remarqué que c'est la première de ses œuvres dont le point de départ, emprunté aux lois physiques, aboutit pour ainsi dire à un fatalisme à rebours *. Le drame, qui devait former la première partie d'une trilogie, se déroule presque exclusivement dans un dialogue entre des personnes qui n'ont pas de noms propres et sont ainsi présentées comme de simples types dissimulés sous un symbolisme nuageux. Le roi a des traits de ressemblance avec Louis XV2, mais l'action ne repose pas sur des. données historiques. Elle est empruntée aux mémoires d'une aventurière, parus en 1798 a. Cependant l'intérêt du public, éveillé en faveur de grands événements, ne se laissait plus dédommager par la destinée des individus de la suppression de ceux-ci. Captivés par les grandes beautés de la pièce, Schiller et plus encore Fichte vantèrent l'art de la composition, qui transfigurait l'effort individuel et le faisait servir à un but idéal *.
1 * H. Grimm, (rœthe. 23e lecture, 427.
2 * La Fille naturelle, acte ler, scène 6.
3 Mémoires historiques de Stéphanie-Louise de Bourbon- Conti, écrits par elle-même. L'auteur de ce livre curieux, mais plein de détails romanesques, se prétend fille naturelle du duc de Bourbon et delà duchesse Mazarin. Les uns disent qu'elle mourut en Russie, les autres la font mourir à Orléans en 1825.
4 Schiller à Humboldt, août 1803.
Dans l'admiration première des époux Herder se manifestait leur opposition contre Schiller1. Un jugement moderne, qui découvre dans Eugénie « une profonde conception politique demeurée incomprise », n'a pas trouvé d'échos2. La critique de l'époque, éblouie au début par la magistrale représentation donnée à Berlin, se montra hostile au fond 3, et Gœthe, bien que préparé au jugement du public, se sentit blessé de ce que Guillaume Schlegel lui-même n'eut pas un mot pour la pièce4. Mme de Staël partageait l'avis du public. « Elle avait », raconte Gœthe, « imposé en quelque sorte une représentation. Mais, étant donné le peu de mouvement mimique de la pièce, que voulait-elle tirer de la richesse du langage, absolument incompréhensible pour elle? Elle me dit que j'avais eu tort de traiter ce sujet, que le livre auquel je l'avais emprunté n'était pas estimé et que son héroïne jouissait d'un mauvais renom. Comme je réfutais en plaisantant de telles objections, elle répondit que c'était précisément notre défaut, à nous autres auteurs allemands, de ne pas nous préoccuper du public 5 » .
1 * Annales gœthiennes, -1884, 424. G. Herder à Jean-Paul, 12 avril 1803. — *R. Haym, Herder, 767.
2 * V. Hehn, Sur les vers de Gœthe. Annales gœthiennes, 1885, 218. — * Frédéric Vischer, Petites contributions à la caractéristique de Gœthe. Annales gœthiennes, 1883, M.
3 * Braun, Gœthe jugé par ses contemporains, TU, 39, 41-46, 65, 72, 79-84, 97.
4 * W. Helm, Pensées sur Gœthe, 120, note. Gœthe à Sulpice Boisserée.
6 * Gœthe, Annales. Œuvres complètes, édition Gotta, 1840, XXVII, 150. Année 1804.
CHAHTRE PREMIER 33
Quant à l'attitude personnelle du poète par rapport aux événements qui avaient exercé une si puissante influence sur la pensée et la vie de Mmo de Staël, cette œuvre ne laissait subsister aucun doute. Dès le premier acte, le roi s'exprime ainsi :
Noble enfant, si la foule peut te paraître importante, je ne te blâme pas ; elle est importante, mais ceux en petit nombre qui sont créés pour dominer cette foule par leur action, leur rôle, leur pouvoir, sont plus importants encore ».
Et plus loin :
« Oh ! ce temps a des signes effrayants. Ce qui est en bas grossit, ce qui est en haut s'affaisse, comme si chacun ne pouvait trouver qu'à la place de l'autre la satisfaction de ses vœux insensés, ne se sentir heureux que quand il n'y aura plus de distinction, quand tous, entraînés par un même torrent, nous nous perdrons dans l'Océan sans laisser de traces. Oh ! résistons sans faiblir1 !.. »
On devine sans peine, en relisant Eugénie, quels étaient les passages qui fixaient l'attention de Mme de Staël. 11 y en a qui sont au nombre de ce que Goethe a dit de plus beau, aux femmes surtout, les vers, entre autres, qui commencent par ces mots: «L'époux entraîne irrésistiblement sa compagne dans la sphère de sa propre existence . . . » . Mais l'ensemble de la pièce lui demeura étranger. Une remarque d'Auguste- Guil-
1 * ha Fille naturelle, acte 1er, scène 5.
laume Schlegel traduit ce qu'elle dut éprouver. Le talent de Goethe y est défini comme « bien plus dramatique que théâtral ». Bientôt on se raconta à Weimar que Mme de Staël avait nommé Eugénie « un noble ennui », et que le poète avait mis fin à sa critique en faisant observer qu'il avait dépassé la quarantaine l.
Dans ces conditions, ce fut presque une bonne chance que, le lendemain même de son retour, Gœthe, tombé malade par suite d'un refroidissement, dut garder le lit quelques jours et la chambre plusieurs semaines. Mme de Staël ne put contenir si longtemps son impatience. Et cela d'autant moins qu'elle apprit que Gœthe, qui ne voulait pas la voir, recevait la visite du professeur Wolf, de Halle. Une année nouvelle venait de commencer ; elle écrivit au poète : « Schiller vous a-t-il dit que je vous boudais? Je vous dis ce compliment de nouvelle année. Si je m'établissais ici, vous feriez bien de me traiter comme tout le monde, mais pour quinze jours n'auriez-vous pas dû me les donner sans chicaner ? Venez demain me voir, je serai seule pour me fâcher sans témoin. Ne faut-il pas que j'avoue que je suis jalouse d'un professeur, nouveau genre de jalousie, dont j'étudierai les sentiments 2 » .
Gœthe lui-même annonça à Schiller qu'il avait reçu pour la première fois, le 23 janvier, Mme de Staël
1 * H. Düntzer, Gœthe et Charles- Auguste, II, 461, 471.
8 * Annales gœthiennes, 1884, 115. Mm« de Staël à Gœthe, 1er janvier 4804, nos 116 et 117. Billets sans date, nos 418 à 131.