‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 151 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME 3oi · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3oi

avons dîné comme des écoliers dont le régent est absent. Singulière femme ! Sa domination est inexplicable, mais très réelle surtout ce qui l'entoure. Si elle savait se gouverner elle-même, elle gouvernerait le inonde! ». Ce qu'il déclarait désirer avec tant d'ardeur, arriva. Un jour il se vit abandonné à luimême. Le Journal reprend : « N'ayant point reçu de lettres de Coppet ni d'invitation d'y retourner, cela m'en a donné une prodigieuse envie. Le fait est que, de cœur, d'esprit et d'abandon, je ne suis bon que là. Les autres personnes me sont aussi étrangères que des arbres ou des rochers ».

Le mot décisif de la situation est enfin prononcé et dévoile la cause dernière de tant de tristes récriminations d'une part, de tant de protestations vaines et mensongères de l'autre. «Mme de Staël, qui me comprend mieux que personne, ne veut pas se borner à l'amitié quand je n'ai plus d'amour... Hélas ! je voudrais éviter de monotones lamentations, non pas sur des malheurs réels, mais sur les lois générales de la nature, sur la vieillesse. Je voudrais, moi homme, ne pas avoir à supporter les dépits d'une femme que la jeunesse abandonne. Je voudrais qu'on ne me demande pas de l'amour, après dix ans de liaison, lorsque nous avons tout près de quarante ans, et que j'ai déclaré deux cents fois, depuis longtemps, que de l'amour, je n'en avais plus. Déclaration que je n'ai jamais rétractée que pour calmer des convulsions de douleur et de rage qui me faisaient peur1».

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internatio-

Mme de Staël se rendit en Italie sans Benja min Constant, duquel elle se sépara à Lyon. Avant de quitter Coppet, en novembre, elle avait fait son testament et exprimé l'espoir qu'à l'heure dernière il serait là, prêt à faire pour elle ce qu'elle n'avait pu faire pour, son père. « Je ne lui aï pas fermé les yeux, — fermerez -vous les miens? l »

Les lettres qu'elle recevait de lui pendant son séjour en Italie étaient tristes ; elle le sentait et n'hésitait pas à le lui dire. Il répond dans le Journal intime : « Je reçois une lettre de Ume de Staël, qui trouve les miennes tristes et me demande ce qu'il faut pour mon bonheur. Hélas ! ce qu'il me faut c'est ma liberté : précisément ce qu'on ne veut pas m' accorder. Cela me rappelle ce hussard s'intéressant à un prisonnier qu'il devait mettre à mort et lui disant : « Demandez-moi tout ce que vous voudrez, excepté la vie » .

Pendant toute la durée du séjour de M™e de Staël à Rome, le ton dans lequel parle d'elle Benjamin Constant est amer et offensant. On sent qu'elle n'est pas là pour conjurer les fantômes de son imagination. Chose assez singulière ! au nombre des reproches qu'il lui adresse est le besoin d'être bien avec les gens qui sont au pouvoir, et cet autre, de chercher un refuge dans les idées religieuses, dans la dévotion. Il se disait fatigué de ces plaintes incessantes,

nale, 25 janvier 1887, 222 , 25 février, 630-631 ; 10 février,

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 10 janvier 1887, 101.

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