‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 153 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME 3o · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3o

alors âgée de trente-huit ans, c'est-à-dire à peine plus jeune que Mme de Staël. La comparant à celle-ci, il en vint à conclure « que le sentiment est bien plus détruit par la gêne que par la violence ». Quelques semaines, peut être seulement quelques jours plus tard, Mme Dutertre était sa maîtresse. 11 le constate, puis il ajoute : « Que diable cela veut-il dire ? Il y a douze ans que je n'ai risn éprouvé de pareil : c'est par trop fou. Cette femme que j'ai refusée cent fois me fait aujourd'hui tourner la tête » .

Lorsque Benjamin Constant parlait ainsi, il était bien près, ainsi qu'il le dit lui-même, d'éprouver un sentiment tout contraire. Il s'accuse en effet, et presque à la même page : « La fièvre passerait-elle et l'ennui commencerait-il !... Je frémis à l'idée d'une femme qui ne sera reçue nulle part. Peut-être m'enterreraije à Lausanne, sinon je suis sûr que dans six mois je me tuerai». Cette fois encore il ne se tua pas, mais il n'y a pas lieu de s'étonner que les forces de Mme de Staël aient succombé aux émotions du séjour d'Auxerre. D'après une indication du Journal ii elle n'ignorait pas ce qui s'était passé, mais ne pouvait se résigner à l'idée d'une séparation. Sa surexcitation nerveuse était telle, que Guillaume Schlegel crut devoir prévenir Benjamin Constant que tout était à craindre. L'inclination de celui ci pour Charlotte de Hardenberg se nourrissait dans l'intervalle du contraste avec la femme malheureuse et passionnée

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 25 février 1887, 632 ; 25 janvier 1887, 231 ; 25 février 1887, 635-639.

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dont il torturait le cœur, à laquelle il infligeait de mortelles blessures, et que « par une faiblesse indigne» il trompait toujours de nouveau, jusqu'à ce qu'enfin son lâche égoïsme vit en elle « une furie... le poignard à la main » . Alors eut lieu « cette horrible scène » de Lausanne, en septembre 1807, que Rosalie de Constant a racontée à son frère dans tous les détails et avec une amertume que son désir de plaider la cause de son cousin Benjamin ne suffit pas à excuser \

Le départ de Mme de Staël pour Vienne mit fin à cette situation intolérable ; mais à la suite de la rencontre de Sècheron éclatèrent de nouveaux orages. Dans le cours de Tannée 1809 les époux Constant la suivirent à Lyon, et Benjamin ne la revit pas impunément. Le charme des anciens jours était encore assez puissant pour pousser cette fois Mme de Constant aune tentative d'empoisonnement qui, d'ailleurs, n'eut pas de suites fâcheuses 2. Mme de Staël et Benjamin ne se retrouvèrent plus jamais comme en cette circonstance. Ce dernier, qui avait promis de ne point publier officiellement son mariage pendant un certain temps, se rendit avec sa femme à Paris, où, pour se distraire, il joua et perdit de fortes sommes. Poursuivi par le souvenir du passé, il ne voulait traverser les rues qu'en voiture fermée, parce qu'il craignait

1 J. H. Menos, Lettres de Benjamin Constant à sa famille, introduction, 40, et lettre de Mlle R. de Constant à son frère, 8 sept. 1807.

2 Sainte-Beuve, sur Adolphe de Benjamin Constant, Causeries du Lundi, XI, 438-440.

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