CHAPITRE QUATRIEME ÔOJ
d'être montré du doigt. Ces craintes n'étaient pas tout à fait chimériques, ainsi que le constate une lettre de Benjamin Constant à sa tante, Mme de Nassau, datée de Coppet, 12 juillet 1809 : « J'ai la conviction et la preuve que, si je partais brusquement, le fils aîné de Mme de Staël, qui a dix-neuf ans et qui adore sa mère, la revoyant dans l' état où mon dernier départ pour Dole Ta jetée (juillet 1807), irait jusqu'à se battre avec moi1». Cette disposition d'esprit passa comme les autres. Dans le courant de l'hiver de 1811 il retourna sur le lac de Genève et à Lausanne, où il eut avec son père une querelle violente et revit Mme de Staël. En février il l'accompagna une dernière fois à Lausanne, où il resta quelque temps. Puis, en mai, ils prirent congé l'un de l'autre « sur l'escalier de l'Hôtel de la Couronne, à Lausanne ». Il indique l'heure : « C'était le matin, à 11 heures. Elle me dit qu'elle pensait que nous ne nous reverrions de notre vie ».
Ces paroles qui, cette fois, furent dites sans amertume, ne se réalisèrent pas. Mme de Staël et Benjamin Constant se rencontrèrent encore souvent. Mais les rôles étaient intervertis. La femme qui, quelques années auparavant, l'avait supplié à genoux de rester fidèle à lui-même et à elle, était enfin non seulement calmée et guérie, elle était aimée. Et lui?
L'année 1811 n'était pas révolue, qu'il écrivait dans son Journal : « Querelles assez fréquentes avec Charlotte. Jene parierai pas que nous finirons notre
1 J. H. Menos, Lettres de Benjamin Constant a sa famillef
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vie ensemble. .. Mmede Staël est en voyage avec Rocca, mais elle ne m'écrit plus. Son souvenir et celui d'Albertine me déchirent. Mon cœur se fatigue de tout ce qu'il a et regrette tout ce qu'il n'a pas... Je fais le projet d'un voyage à Vienne. Cela m'a rappelé les efforts de Mmc de Staël pour m'y entraîner avec elle. Donc, ce que je n'ai pas voulu faire avec la plus spirituelle des femmes, je pense le faire aujourd'hui avec Charlotte. Justice de Dieu!... Pour mon travail et les bons conseils, je regrette Mme de Staël plus que jamais... Toute la soirée je me suis occupé de souvenirs et de regrets. Je suis aussi occupé de Mme de Staël qu'il y a dix ans. Elle est perdue pour moi, je ne m'en relèverai pas ' ».
Quatre années plus tard, en 1815, ces impressions étaient encore assez puissantes pour inspirer à Benjamin Constant cette confession adressée à Mme Récamier : « Le souvenir d'une vie si dévastée, si orageuse, que j'ai moi-même menée contre tous les écueils avec une sorte de rage, m'a saisi d'une manière que je ne puis peindre. Quoi qu'il en soit du reste, cela est pourtant vrai que, sans malheur extérieur, j'ai sou flërt plus d'angoisses que le malheureux sur la roue ; que je les avais méritées, car j'avais aussi fait souffrir, et que j'ai envié cent fois tout ce qui ressemblait à une vie réglée, et que je n'ai trouvé de paix nulle part. Je ne vous dis pas le quart de ce que je sens. Je crains de gâter une impression en essayant de vous la faire passer par
1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 10 mars 1887, 765 767.