‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 155 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME 3c · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3c

moi... Je ne vous accuse de rien. Vous n'êtes qu'instrument de ma douleur. Je l'ai été aussi pour une autre, cependant j'y étais moins insensible que vous. Dieu veuille que votre tour ne vienne pas 1 ».

Dans toutes ces communications perce le besoin de s'observer constamment, de s'analyser, de dévoiler sa misère intérieure, de dire tout haut ce qui devrait rester caché au fond de l'âme, et, avec un repentir stérile, de revenir toujours aux anciennes erreurs. L'homme dans Benjamin Constant en était diminué et abaissé, mais il n'est pas moins certain que la façon dont s'exprimaient ces conflits psychologiques était de nature à stimuler l'artiste. Ce que la réalité avait souillé, profané et détruit, l'art, sans doute, ne pouvait plus le transfigurer. Le livre où se reflètent les expériences de Benjamin Constant est, il faut le dire, d'une tristesse désespérante. A Auxerre, pendant son aventure avec Mme Dutertre et les commotions de la lutte avec Mme de Staël, l'idée de raconter son histoire sous forme de roman s'empara de lui. Au bout de quinze jours Adolphe était terminé 2. « J'ai voulu », dit-il dans la préface, « peindre le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont » . Celui qui donne son nom au livre et raconte

1 Benjamin Constant, Lettres à Mme Hécamier. publiées par l'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier,116, 223, 224.

2 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 25 février 1887, 635.

lui-même son histoire se dépeint comme timide, indifférent, ennuyé ; rempli d'une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et toutes les formules dogmatiques ; mettant tout en œuvre pour s'attirer une réputation de légèreté, de persiflage et de méchanceté, et destiné à devenir, contre sa volonté, l'objet d'ardentes inclinations non payées de retour. Il fait une exception en faveur de la femme âgée qu'il a aimée étant jeune, et qui n'est autre que Mme de Charrière l. Quelque temps après il rencontre une Polonaise, Ellénore, mère de deux enfants et maîtresse d'un comte de P**\ Cette femme n'avait qu'un esprit ordinaire, des idées justes, beaucoup de préjugés, qui d'ailleurs étaient tous en sens inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était pas régulière suivant les notions reçues ; c'est ainsi, par exemple, qu'elle élevait ses enfants avec une austérité excessive. Elle était, en un mot, en lutte constante avec sa destinée, et comme elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort malheureuse. Cette opposition entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait rendu son humeur fort inégale. On l'examinait avec intérêt et curiosité, « comme un bel orage ».

Adolphe la rencontre au moment où son cœur a besoin d'amour, sa vanité de succès. Trop timide pour lui faire une déclaration positive, il lui écrit

1 Voir notre deuxième volume, chap. IV, 230-232.

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