‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 156 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME 3 I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3 I I

sous l'empire de sentiments qui répandent dans sa lettre une agitation voisine de l'amour, et il éprouve, en la terminant, quelque chose de cette passion qu'il avait cherché à exprimer. Ellénore, plus âgée que lui de dix ans, lui offre une amitié sincère, mais lui déclare que jusqu'au retour du comte de P*** elle ne pourra le recevoir. Cette réponse le bou everse. Il se voit traité comme un enfant, menace de se tuer,devient l'ami d'Ellénore, la torture par ses reproches et ses violences, jusqu'à ce qu'enfin il triomphe d'elle. Mais il ne tarde pas à s'avouer qu'Ellénore tient, il est vrai, une grande place dans sa vie, mais qu'elle est pour lui un lien beaucoup plus qu'un but, et cela surtout parce qu'il ne veut pas la compromettre aux yeux du inonde, Or, Ellénore est violente. Dans ses relations avec le comte de P***, son cœur avait été froissé par une dépendance pénible ; avec Adolphe elle se trouve parfaitement à l'aise, parce que leur situation est celle d'une complète égalité. Son inclination pour lui augmente à mesure que la sienne diminue et devient une passion dévorante. Lui, au contraire, déplore son existence dépourvue de but, sa liberté perdue, tant d'heures passées dans l'agitation. La première scène orageuse entre eux éclate dans le moment où elle lui a arraché la promesse de rester encore six mois avec elle. Elle lui reproche de l'avoir rejetée, aux yeux du inonde, dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Ils prononcent tous deux des « mots irréparables ». Cependant ils se réconcilient. Ellénore bannit toute prudence, parce que la prudence,

c'est Adolphe qui veut la lui imposer. Elle se sépare du comte de P***, abandonne ses enfants, et remarque trop tard que l'opinion publique la condamne. Mais elle n'ose confier à son amant les peines qu'elle s'est attirées par un sacrifice qu'il ne lui a pas demandé, elle le sait bien. « On me haïssait, on la plaignait », dit Adolphe, « mais on ne l'estimait pas ».

Pour obéir à son père, qu'il dépeint d'après nature, Benjamin-Adolphe s'éloigne pour quelques mois et écrit « par pitié » à Ellénore des lettres d'amour qui lui donnent le change sur ses vrais sentiments, tandis qu'en lui-même il compare sa vie indépendante et tranquille à la vie de précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion le condamne. Bientôt elle le rejoint. La première entrevue est terrible. « Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse, qu'elle me révolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insensée s'empara de nous : tout ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous nous l'appliquions mutuellement ; et ces deux êtres malheureux, qui seuls se connaissaient sur la terre, seuls pouvaient se rendre justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables, acharnés à se déchirer ».

A ce moment le père d'Adolphe lui déclare qu'il l'éloignera par force d' Ellénore. Cette menace suffît pour réveiller chez son fils la croyance à un sentiment qui n'a jamais existé. Il fuit avec elle. « Adol-

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