CHAPITRE QUATRIEME 3l
phe », lui dit-elle, « vous vous trompez sur vousmême: vous êtes généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée ; vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié ». Au bout de quelque temps il est plus désillusionné que jamais et reconnaît la nécessité d'une séparation. Ellénore lui fait de nouveaux sacrifices, dont il la récompense par de bons conseils, des promesses d'amitié. « Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l'ai plus ». Elle ne répond pas, chancelle, tombe sans connaissance à ses pieds. Ses protestations la rendent à la vie et à la confiance ; puis il la torture de nouveau. « Nos cœurs défiants et blessés ne se rencontraient plus... La longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble, avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé et nous remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper... Mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre déraciné ».
Une amie officieuse, qui n'est autre que Mme Récamier, fait ce que celle-ci essaya de faire à Coppet, dans l'été de 1806, et échoue comme elle dans la tentative d'amener une réconciliation. « Les reproches d'Ellénore m'avaient persuadé que j'étais coupable»,
dit Adolphe ; « j'appris de celle qui croyait la défendre que je n'étais que malheureux... » « Quelques jours après, Ellénore alla plus loin. Elle était incapable de tout empire sur elle-même ; dès qu'elle croyait avoir un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la contrainte de dissimuler... Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante, tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération, qui ne se compose que du calme ».
Adolphe, de son côté, devient toujours plus dur. Impitoyable dans ses paroles, il se plaît à railler les femmes et à dire tout haut combien il est difficile de se délivrer d'elles quand une fois on a uni son existence à la leur. Une nouvelle tentative qu'il fait pour quitter Ellénore porte e coup mortel à la malheureuse femme. « J'avais brisé l'être qui m'aimait », s'écrie Adolphe dans un tardif repentir. Une lettre qu'il adresse en mourant à l'éditeur du manuscrit renferme la morale du livre. « Le malheur d' Ellénore prouve que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La société est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné ; elle favorise ce penchant à l'inconstance et cette fatigue impatiente, maladies de Fâme, qui la saisissent quelquefois subitement au sein de l'intimité... Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment que tout se réunit pour