‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 158 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME 3 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3 I

empoisonner, et contre lequel la société, lorsqu'elle n'est pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme de tout ce qu'il y a de mauvais dans le cœur de l'homme pour décourager tout ce qu'il y a de bon ! L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez, qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins inquiet, moins agité, moins mécontent ; qu'il n'a fait aucun usage d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes ; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu aussi digne de pitié... Vous le verrez dans bien des circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son malheur et celui des autres ; prévoyant le mal avant de le faire, et reculant avec désespoir après l'avoir fait ; puni de ses qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités prenaient leur source dans ses émotions, et non dans ses principes ; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes, mais ayant toujours fini par la dureté après avoir commencé par le dévouement, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts... Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c'est en vain qu'on brise les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances ■ » . 1 Benjamin Constant, Adolphe. Lettre à l'éditeur, et der-

Benjamin Constant, lorsqu'il se livrait à cette anatomie du cœur dont La Rochefoucauld n'eût pas désavoué l'inexorable logique, savait très bien que les choses ne pouvaient être dépeintes telles qu'elles s'étaient passées en réalité. Après avoir une première fois communiqué Adolphe à un ami, il écrivit dans son Journal: « Il est vrai que ce n'est pas d'imagination que j'ai écrit : non ignora mali. Cette lecture m'a prouvé que je ne devais pas mêler un autre épisode de femme à ce que j'ai déjà fait. Ellénore cesserait d'intéresser, et si le héros contractait des devoirs envers une autre et ne les remplissait pas, sa faiblesse deviendrait odieuse ».

En fait, il n'a trompé personne ; il a plutôt provoqué une condamnation dont l'unanimité a dû l'étonner lui-même : « Lu mon roman à Mme de Coigny » ,racontet-il en 1806 ; « elle se révolte contre le héros ! »... « Soirée chez Mme Récamier avec Fauriel. Je leur lis mon roman, qui leur produit un singulier effet. Le caractère du héros les révolte. Décidément, on ne sait pas me comprendre l ».

Après ce premier essai , Adolphe resta manuscrit jusqu'en 1816, où il fut publié, et Benjamin Constant écrivit à M316 Récamier : « On m'a engagé à imprimer le petit roman que je vous ai lu tant de fois. On s'était mis à me le faire lire, et l'ayant fait

nière réponse et conclusion. Comparer Gustave Planche, Poètes et romanciers modernes de la France : Adolphe. Revue des Deux Mondes, 1834, 345.

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale^ 25 février 18S7, 635, 637.

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