CHAPITRE QUATRIEME 3 I
pour deux ou trois de mes connaissances, je ne pouvais le refuser à d'autres. A présent, je m'en repens. Je ne vois jamais les inconvénients des choses qu'après les avoir faites. Je crains qu'une personne, à . qui cependant il n'y a vraiment pas l'application la plus éloignée ni comme position ni comme caractère, ne s'en blesse. Mais il est trop tard. J'ai cédé au dernier mouvement d'amour-propre que j'aurai probablement de ma vie, car mon talent est fini ! ».
Ses amis pensèrent différemment sur le premier point. Sismondi, après avoir lu et relu Adolphe, exprima son opinion sur le livre dans une lettre à la comtesse d'Albany. « Vous trouverez que c'est beaucoup pour un ouvrage dont vous faites assez peu de cas, et dans lequel, à la vérité, on ne prend d'intérêt bien vif à personne. Mais l'analyse de tous les sentiments du cœur humain est si admirable, il y a tant de vérité dans la faiblesse du héros, tant d'esprit dans les observations, de pureté et de vigueur dans le style, que le livre se fait lire avec un plaisir infini. Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. 11 est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre, mais, quand je l'ai connu, il
1 Benjamin Constant, Lettres à Mme Récamier, 299, juin
était tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, Bon moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d'EUénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la personne n'ont aucune identité ; il en résulte qu'à quelques égards elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne Ta annoncée. Mais à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements ' ». Plus tard, après la mort de Benjamin Constant, Sismondi relut le livre et son jugement fut plus sévère. « Il est singulier que nous nous soyons remis en même temps à relire Adolphe», écrivait-il à une jeune amie ; «j'en ai été fort mécontent. Quand je l'avais lu la première fois, les habitudes de l'esprit de Mmo de Staël et de sa société avaient plus d'empire sur moi. J'avais une vraie amitié pour Benjamin Constant, je conserve beaucoup d'affection pour sa mémoire ; mais ce livre m'a, en quelque sorte, humilié en lui, comme
1 Saint- René Taillandier, Lettres inédites, etc., 300. Sismondi à Mme d'Albany, Pescia, lï octobre -1816.