CHAPITRE QUATRIÈME 3l
vous dites. On dirait que l'auteur ignorait le sentiment de la vertu et du devoir. Et ce n'est pas lui seul qui semble incapable de voir la lumière, on dirait que toute sa génération, que le monde dans lequel il a vécu, avait perdu avec lui le plus précieux des sens, le sens moral l ».
Le mot le plus cruel échappa à Barante. « C'est une fille qui mourra à l'hôpital », dit-il en parlant de Benjamin Constant 2.
Une seule personne resta indulgente à son égard. Ce fut Mmo de Staël. Elle lut Adolphe pendant son séjour à Auxerre, où fut composé le livre, et elle en parle en ces termes dans une lettre à Bonstetten : « Benjamin s'est mis à faire un roman, et il est le plus original et le plus touchant que j'ai lu 3 ». Plus tard, il, est vrai, elle remarque en passant qu'elle n'aime pas le livre: «Je ne crois pas», dit-elle, « que tous les hommes soient Adolphe, mais les hommes à vanité 4 ».
Ni alors, ni plus tard, un seul mot d'elle n'a trahi si elle s'était reconnue ou non dans le portrait d'Ellénore, et Benjamin Constant fut libre d'interpréter ce silence dans le sens le plus favorable à ses désirs. C'est là en effet ce qu'il fit. Après la publi-
1 Sismondi, Fragments de son Journal et Correspondance* 1798-1842, Genève et Paris, 1857. Sismondi à Mlle EulaJie Saint-Aulaire, Rome, 20 février 1837, 193.
2 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, IX, 155, note.
8 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 254. Mme de Staël à Bonstetten, Rouen, 15 novembre 1806.
* Sainte-Beuve, Nouveaux portraits et critiques littéraires
cation de son roman, en 1816, il écrivit à Mme Récamier : « Adolphe ne m'a point brouillé avec la personne dont je craignais l'injuste susceptibilité. Elle a vu, au contraire, mon intention d'éviter toute allusion fâcheuse * » . Il lui seyait d'être généreuse.
Benjamin Constant est Adolphe, mais c'est seulement à ses heures les plus malheureuses que Mmede Staël a été Ellénore. En elle vivait la force secrète qui triomphe par l'amour des fautes que l'amour a fait commettre. La réfutation d'Adolphe, c'est Corinne. Les deux livres sont nés à la môme heure, pendant la même crise morale. Là comme ici le bonheur de la femme trouve son écueil dans les lois qu'il offense, là comme ici la femme tombe victime de l'ingratitude de l'homme. Et cependant ces deux livres sont placés aux deux pôles du inonde moral.
La douleur d'Adolphe, impuissante et amère , s'éteint dans l'égoïsme. Sur le sol aride où n'a pu fleurir l'amour, le repentir s'épuise en plaintes stériles, et le réalisme du tableau ne dédommage pas du spectacle de la décomposition intérieure qu'il présente. Mais Corinne a vraiment aimé. A la lumière de cette certitude s'éclaircit le mystère de sa tragique destinée ; elle comprend maintenant à quel prix s'achète le bien suprême ici-bas. Ce qu'il y avait de périssable dans son amour a été détruit : l'amour est resté.
Avec Corinne, — et Benjamin Constant ne s'est
1 Benjamin Constant, Lettres à Mme Récamier, -1816, 302.