CHAPITRE PREMIER 3b
chez lui. « L'impression qu'elle produit », dit-il sur un ton d'assez mauvaise humeur, « demeure toujours la même ; malgré toute sa politesse, elle se conduit assez grossièrement, comme une voyageuse séjournant auprès des hyperboréens, dont les vieux chênes et les sapins séculaires, dont le fer et l'ambre se convertiraient assez facilement en objets utiles ou gracieux. En attendant, elle nous force à exhiber nos vieilles tentures en signe d'hospitalité, et nos armes rouillées pour nous défendre ' ».
Quoi qu'il en fût, nulle trace de ces mouvements d'irritation ne pénétra à la surface. Mme de Staël lui apportait la traduction de deux de ses poèmes, La Fiancée de (Jorinthe et Le Dieu et la Bayadère, et elle retrouva bientôt la disposition d'esprit nécessaire pour lui dire : « Je vous aime de tout mon cœur, de tout mon caractère, et de tout mon talent, si j'en ai », ou pour lui citer Racine: « Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime ». Elle avait besoin de lui, non seulement à cause de son incomparable mérite, mais parce que, plus que personne à Weimar, il était prêt à comprendre le inonde intellectuel duquel elle sortait.
Gœthe est revenu à différentes reprises sur ce qu'il devait aux Français; il a dit à Eckermann, dans sa vieillesse, combien il avait reçu des Grecs et d'eux. Dès l'enfance, il parlait couramment leur langue ; sans grammaire et sans maître, il l'avait apprise, comme une seconde langue maternelle, pen-
1 * Correspondance entre Schiller et Gœthe , II, 362, n° 942. A Schiller, 23 janvier 1804.
dant les événements de Francfort qu'il décrit dans Vérité et Poésie, et imprimé dans sa mémoire des passages des tragédies de Racine. Il vit représenter par une troupe de comédiens français des pièces de Destouches, Marivaux. La Chaussée, le Devin du village de Jean- Jacques Rousseau, le Père de famille de Diderot, Xütjpermnestre de Lemierre, quelques pièces aussi de Molière. Presque enfant encore, il conçut le plan d'une pastorale en français ; étudiant à Leipzig, il traduisit la première scène du Menteur de Corneille. A Strasbourg, il lut beaucoup d'auteurs français, entre autres Rabelais. Ses premiers drames étaient écrits sous l'influence des modèles français. Il suffit de nommer Werther pour indiquer la part qui appartient à Jean -Jacques Rousseau dans le développement de Gœthe. Clavigo ramène à Beaumarchais. Diderot ne lui semblait pas seulement le plus allemand des Français, il avait encore avec lui d'autres points de contact * . Dans sa correspondance avec Schiller, les productions de la littérature française occupent une place eminente. Jusqu'à sa mort il écrivit de temps en temps des lettres en français, bien que, depuis sa correspondance avec sa sœur en cette langue, il eût de plus en plus oublié le style familier. La traduction du Mahomet de Voltaire se place en 1799 ; l'année suivante vint Tancrède, une pièce préférée de Mme de Staël. A la fin de 1804 il entreprit la traduction du Neveu de Rameau de Diderot, accompagnée de notes sur
• l A. Caumont, Gœthe et la littérature française. Programme du lycée de Francfort, .1885.