CHAPITRE QUATRIEME 02 i
fait aucune illusion à ce sujet, — s'éteint le souffle idéal qui, aux heures de l'inspiration, l'avait soulevé, lui aussi, et emporté sur son aile : « On n'a point connu Mme de Staël » , a écrit Sismondi, « si on ne l'a pas vue avec Benjamin Constant. Lui seul avait la puissance, par un esprit égal au sien, de mettre en jeu tout son esprit, de la faire grandir par !a lutte, d'éveiller une éloquence, une profondeur d'âme et de pensée qui ne se sont jamais montrées dans tout leur éclat que vis-à-vis de lui ; comme lui aussi n'a jamais été lui-môme qu'à Coppet. Quand, après la mort de Mme de Staël, je l'ai vu si éteint, j'aurais à peine pu croire que ce fût le même homme '».
Sans elle il écrira des brochures excellentes et prononcera d'éloquents discours ; il restera un adversaire politique redouté et un chef parlementaire courtisé des partis. L'ouvrage sur Les Religions, auquel il avait travaillé sous les yeux de Mme de Staël et aidé de ses conseils, finit aussi par être achevé. 11 lui avait coûté plus de vingt années d'études et était beaucoup plus solide que le poème en prose de Chateaubriand ; Sismondi va plus loin et dit qu'il contient «plus de vérités neuves et mores » que l'on n'en trouve dans aucune des trois écoles opposées de Lamennais, de Cousin et de Tracy. Seulement, suivant le mot de Sainte-Beuve, tous ses écrits sont nés fanés et sans flamme, et celui-ci fit long feu 8. Le lecteur qui
1 Sismondi, Fragments de son Journal et Correspondance, 122-123. A M"e Eulalie Saint-AuJaire, Chêne, 13 décembre
* Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, I, 431.
aurait la patience de se plonger encore une fois dans l'argumentation depuis longtemps surannée de l'auteur, serait contraint d'avouer que ce livre-là est un livre sans âme, écrit entre les cartes et la tribune, à des moments perdus, par un observateur fatigué et blasé qui n'a pas pris au sérieux son propre rôle dans la vie et n'a guère songé à la vie qui va suivre. Les meilleures productions de Mme de Staél, au contraire, les derniers chapitres du livre De l'Allemagne et les Considérations sur la Révolution française, ont été écrites après sa rupture avec Benjamin Constant. Aujourd'hui comme alors elles savent émouvoir et convaincre, avant tout parce qu'elles conservent les traces lumineuses d'une âme qui n'a jamais su que se donner tout entière.
Après le second voyage d'Allemagne de Mme de Staël, le milieu social de Goppet reçut de plus en plus une empreinte cosmopolite. A l'étranger s'étaient nouées des relations et éveillés des intérêts qui comblèrent les vides faits par le temps. Matthieu de Montmorency n'avait pu résister au désir d'aller retrouver son amie à Coppet ; mais, pour ne pas attirer sur Mme Récamier la disgrâce impériale, on dut le dissuader de venir et éviter en général tout ce qui était de nature à provoquer l'attention du gouvernement. Dans une lettre à Juliette, Mme de Staël parle de Coppet, jadis si animé, comme d'un lieu devenu solitaire et grave. Son petit théâtre était fermé, l'achèvement même du Wallenstein de Benjamin Constant ne réveillait pas le goût des représentations dramatiques ; personne ne songeait plus à la distraction, la compo-