CHAPITRE QUATRIÈME
sition du livre De £ Allemagne réclamant toute la force de concentration et tout le temps libre de son auteur. Au mois d'août, après l'arrivée de Sabran, Mme de Staël accompagna cependant avec lui jusqu'à Interlaken Matthieu de Montmorency, qui partait ; là se trouvaient Mmo Vigée Lebrun et le prince royal de Bavière, le futur roi Louis Ier, venus pour assister à la fête populaire célébrée en l'honneur de la fondation de Berne. La vivacité et l'esprit du prince, la chaleur avec laquelle il parlait de Mme Récamier et plus encore l'antipathie qu'il professait à l'égard de Napoléon, tout cela lui assurait la sympathie de Mme de Staël, qui a consigné le souvenir de ces journées dans un des chapitres les plus captivants du livre De ï Allemagne l.
Ce fut pendant ce séjour à Interlaken que Camille Jordan lui amena enfin sa femme, et que le prince royal de Bavière lui présenta un de ses compatriotes, le poète Zacharias Werner, qui en octobre accepta l'invitation de la rejoindre à Coppet. La nombreuse société qui s'y trouvait réunie se composait de Guillaume Schlegel, Benjamin Constant, le comte de Sabran, Sismondi, Bonstetten, Mlle Mendelssohn, et d'un poète danois, Adam OEhlenschlaeger, que Mme de Staël avait connu lors de son séjour dans le voisinage de Paris, en 1806. « C'est un arbre sur lequel il croit des tragédies » , disait Sismondi en le
* L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 144-147. Mme de Staël à Mme Récamier, 17 juillet, 25 août 1808. — Mme de Staël, De l'Allemagne, l" partie, chap. 20.
présentant aux habitués de Coppet. Le jeune Danois, né en 1779, avait commencé sa carrière comme comédien. Après avoir défendu à la bataille de la Rade, en 1801, sa patrie opprimée, il composa sa première œuvre poétique importante, Aladin ou la Lampe merveilleuse, qu'il dédia à Gœthe. La lampe merveilleuse était la poésie, que le jeune homme retrouvait dans la légende et l'histoire des pays du Nord. Ses tragédies de Hakon Iarl, Palnatoke, Axel et Valborg, qui fondèrent sa réputation, furent écrites à Paris, dans une mansarde, alors que le poète était en proie à une situation des plus pénibles. Par suite de la pénurie du Trésor, le gouvernement danois se trouvait dans l'impossibilité de continuer à lui servir la bourse de voyage qu'il lui avait promise, et CEhlenschlaeger luttait contre le besoin lorsqu'il devint pour le Danemark le fondateur du romantisme. Ses œuvres, qu'il traduisit lui-même en allemand, embrassaient, grâce à une versatilité extraordinaire, les situations les plus diverses, et son talent flexible savait s'assimiler le passé avec un don d'intuition comparable à celui de Walter Scott. Le jeune poète réussissait à décrite les conflits les plus tragiques et les plus douces émotions du cœur, à passer des régions mythiques, peuplées de dieux et de héros, aux exigences du drame moderne et même de la comédie, dans lesquels il s'essaya avec succès. Il avait fait le pèlerinage de Weimar pour voir Gœthe, « son père et son maître » , et, suivant ses propres paroles, il avait personnifié dans Aladin le bonheur, dans Hakon larlla religion, dans Palnatoke l'Etat,