‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 163 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME 3î · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3î

dans Axel et Valborg l'amour, et se préparait, avant trente ans accomplis, à célébrer dans le Corrège l'apothéose de l'art. C'est à ce moment qu'il fit son apparition àCoppet1.

11 arrivait d'un pays où la lutte entre les idées allemandes et les idées françaises avait divisé les espriis et séparé QEhlenschlaeger lui-même de son devancier et ami Baggesen, jusqu'au moment où les leçons de Steffens, à Copenhague, conquirent la jeunesse danoise à Goethe et éveillèrent pour lui un tel enthousiasme, que Baggesen lui même fit sa soumission et se laissa gagner par Iphigénie à l'idéal artistique longtemps méconnu. A Coppet, par contre, on ne trouvait rien à redire au culte d' QEhlenschlaeger pour l'Allemagne et pour Gœthe ; Mme de Staël lui assigna à lui-même un rang parmi les poètes allemands, afin de pouvoir le nommer dans son livre2. Leurs discussions étaient si animées, qu'un jour, dans la montagne, le jeune poète traversa un cours d'eau impétueux sans ôter ses souliers, afin de ne pas interrompre la conversation avec Mm* de Staël, qui était à cheval.

Les idées artistiques d' QEhlenschlaeger, qui, dans la vivacité de son talent tout dramatique, critiquait, dans les dernières productions de Gœthe, en particulier dans La Fille naturelle, « ce culte abstrait de la diction, cette recherche trop aristocratique du style, qui finit par réduire le mouvement dramatique

1 * Annales gœthiennes, 1887, 11. Lettres d'OEhlenschlœger, mai 1807, 4 septembre 1807.

* M™ de Staël, De i Allemagne, 2e partie, chap. 25.

à celui du menuet1 », contribuèrent à éclaircir les vues de Mme de Staël, même sur les points où elle ne partageait pas les opinions de son jeune ami.

Le futur pjete national du Danemark était depuis quelques semaines à Goppet, quand on vit s'avancer sous Je porche, avec de profondes révérences, un étranger qui portait dans l'étroite poche de son gilet une énorme tabatière et dont le nez était barbouillé de tabac. C'était Zacharias Werner, l'auteur de la tragédie des Fils de la vallée, laquelle est une sorte de contre-partie des Templiers de Raynouard. Ce poème dramatique à peu près oublié aujourd'hui rappelle aux uns la Flûte enchantée^ aux autres Parsival; il offrit à son auteur l'occasion d'exprimer poétiquement le penchant pour le mysticisme qui l'avait poursuivi toute sa vie. Au début il s'était affilié aux sociétés secrètes et à la franc-maçonnerie, plus tard il devint la dupe de l'imposture flagrante, et enfin arriva le moment où l'élément symbolique du romantisme vint lui offrir une issue désirée. Sous ces influences naquirent La Croix sur la Baltique ■, qui resta inachevée, et, la même année, c'est-à-dire en 1806, la tragédie de Martin Luther ou la Consécration de la Force, dont le succès éclatant sur la scène de Berlin ne permit plus de douter qu'on avait à compter ici, en dépit de toutes les bizarreries et de toutes les erreurs, avec un véritable talent. Au moment de l'arrivée du poète à Coppet, son Attila était

1 * Georges Brandes, Gœthe et le Danemark. Annales gœthicnnes, 1881, 26.

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