CHAPITRE QUATRIÈME
achevé. Dans la figure du roi des Huns il avait mêlé des traits de Napoléon et des élans à la Jean-Jacques Rousseau, la sentimentalité de la dernière moitié du dix-huitième siècle et des explosions de cruauté féroce, qui convenaient au milieu historique du drame. L'existence extérieure du poète était plus orageuse, plus agitée encore que son œuvre. En 1808, à quarante ans, il avait été marié et divorcé trois fois; il était ravagé par les passions et ballotté dans tous les sens entre des égarements indignes et les tortures du plus aflreux remords. A Iéna et à Weimar, où il avait passé quelques mois de l'hiver 1807-1808, Gœthe était venu au-devant de lui avec une bienveillance véritable et avait fait représenter, à l'occasion de la fête de la duchesse, la dernière tragédie de Werner, Wanda. Quant à Mme de Staël, elle avait appris avec intérêt qu'une amitié durable s'était formée alors entre Zacharias Werner et la belle-sœur de Mme de Stein, Sophie de Schardt, celle de toutes les dames de Weimar qui, à en croire Mlle Gœchhausen, resta la plus sympathique à l'auteur de Corinne. La tentative faite pour fixer dans une biographie la figure de cette femme du reste très attachante et âgée alors de cinquante-quatre ans, n'a pas apporté de résultats birn neufs. Mme de Schardt correspondait beaucoup avec Mme de Staël ; sous l'influence de son ami Werner, elle chercha et trouva plus tard, en se convertissant au catholicisme, le dédommagement des épreuves d'une union qui avait été très malheureuse '. Par
1 *H. Diintzer, Deux convertis. Zacharias Werner et Sophie de Schardt, 281 et sqq.
allusion à sa tragédie, consacrée à la gloire du réformateur, on s'amusait à Weimar à appeler « docteur Luther » le poète à qui revint plus tard l'initiative de cette conversion. II arriva à Coppet dans une disposition d'esprit qui alternait entre l'exaltation religieuse la plus exagérée et toutes les distractions terrestres imaginables. Son Journal nous renseigne à ce sujet avec un luxe de détails déplorable, et il rivalise avec Jean-Jacques Rousseau dans le besoin de s'avilir, lui et son lecteur1. Il était d'une surexcitation si morbide, que la châtelaine de Coppet, qui professait une ardente admiration pour le poète, ressentit pour l'homme une profonde compassion. Elle lui donna une jolie chambre bien tranquille, avec la vue sur le lac, et exprima le désir de le garder auprès d'elle tout l'hiver. Mais Werner, dont l'agitation était incessante, partit dès le mois de novembre pour l'Italie.
Sa présence et celle du poète danois avaient, dans l'intervalle, fait renaître le goût des lectures et des représentations dramatiques. Guillaume Schlegel lut avec larmes, et au milieu de l'émotion de ses auditeurs, le Prince constant de Calderon. Werner déclama des morceaux de lui et d'autres auteurs. On joua Minna de Barnhelm et Emilia Galotti, on lut à haute voix les Euménides d'Eschyle, Œdipe à Colone, de Sophocle, et les odes de Sapho, Ylphigénie
1 * ßchütz, Biographie et caractéristique de Zacharias Werner, I, 108, 437 et sqq. — * H. Diintzer, Deux convertis, 1 '.0 et sqq. — * Zacharias Werner, Fragments d'un Journal, du 25 juin au 3 novembre 1808.