CHAPITRE QUATRIEME
de Weimar et garde une expression de jeunesse dans les traits. Par la même occasion, Guillaume Schlegel fut reproduit par le marbre, Zacharias Werner par le dessin, et la statue de Necker préparée pour le tombeau que sa fille voulait lui faire élever plus tard dans l'église de Coppet '.
Ce furent là les derniers beaux jours dont l'hospitalier château devait être témoin ; ils s'écoulèrent sans nuage, et le mérite, qui n'était pas mince, en revenait tout entier à la maîtresse de la maison. Les « Journaux » de ses amis prouvent en effet combien il était parfois difficile de maintenir l'harmonie entre tant d'éléments si divers, souvent même si hétérogènes.
Tout d'abord Benjamin Constant, qui était aussi difficile à contenter que difficile à vivre. Schlegel s'était à peine acclimaté à Coppet, que déjà le Journal intime nous apprend que lui et Sismondi se regardaient réciproquement comme des fous 3 : « La philosophie française, qui ne reconnaît que l'expérience, et la nouvelle philosophie allemande, qui ne raisonne que à priori, ne peuvent, je ne dis pas s'entendre, mais pas même s'expliquer... Schlegel est un de ces hommes qui, n'ayant jamais
Weimar, 153. Mme de Staël à la duchesse Louise, Genève, 20 février 1809.
2 * Id., Ibid. Mme de Staël à la duchesse Louise, Genève, 20 février 1809. — * Œhlenschlœger, Souvenirs, II, 180. — * Auguste-Guillaume Schlegel, Œuvres complètes, VII, 150.
3 Benjamin Constant, Journal intime. Revue in! ernationale , 25 janvier 1887, 218, 225, 237.
rien eu à faire avec la vie réelle, croient qu'on fait
tout par des ordonnances et des lois 1 Müller
est reparti pour Berlin, un peu dégrisé, je crois, de son commencement d'engouement pour la nouvelle philosophie allemande, par les paradoxes que Schlegel lui a débités pendant son séjour ici. Car cette philosophie, sans s'en apercevoir, je crois, professe en politique et en religion tous les infâmes principes de nos journalistes français, dont elle se croit si différente. Geoffroy ou tel autre gueux n'aurait pas parlé autrement que Schlegel sur la liberté et le catholicisme2... Le frère de Schlegel (Frédéric) vient d'arriver. C'est un petit homme rond, gras outre mesure, avec un nez pointu qui sort de deux joues luisantes, et sous ce nez pointu une bouche qui sourit assez mielleusement, de beaux yeux, un air subalterne, surtout quand il ne parle pas, et un air de glace quand il écoute. Ses principes sont aussi absurdes que ceux de son frère... C'est un homme que je crois dissimulé, ambitieux, égoïste et ingrat, mais avec de l'esprit et une certaine grâce dans la gaieté ». Gerandoet Sismondi sont, à différentes reprises, traités d'ignorants. « C'est un homme sans esprit », est-il dit de ce dernier, « mais qui a des principes très justes et des intentions très pures. Mais il travaille très peu, et se laisse aller au monde, où il est flatté d'être reçu ». Bonstetten, que Benjamin Constant appelle
1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, 10 février 1887, 429, 437.
»Id., Ibid. 25 janvier 1887, 219, 221, 228 ; 10 février, 125, 433, 438, 442, 445.