CHAPITRE QUATRIÈME
plus graves que d'un manque de tact !. Une seule fois et en passant, celle-ci se plaignit à Mme Récamier, en 4812, que Schlegel avait des défauts qui risquaient parfois de faire oublier ses qualités, et rendaient pénible la vie en commun. Mais ces qualités, personne ne les appréciait mieux que Mme de Staël. Ce fut grâce à elle si, pendant quatorze années, leurs relations restèrent intactes et fécondes en résultats pour tous deux.
La duchesse de Broglie, moins indulgente que sa mère à l'égard de ses amis, s'est exprimée franchement sur leur compte. Après la mort de Mme de Staël, elle avait pris soin comme une sœur dévouée, et jusque dans les plus petits détails, des intérêts de Schlegel. Mais celui-ci lui ayant un jour fait des difficultés qu'elle ne trouvait nullement justifiées, elle lui répondit : « Rappelez-vous seulement que les temps d'autrefois, que vous regrettez avec tant de raison, étaient des sujets de plaintes continuelles de votre part, et ce qui me rassure sur mes torts, c'est que vous en trouviez à celle qui n'en a jamais eu * ».
La circonstance que deux poètes se rencontraient sous son toit avec Schlegel, qui lui-même briguait les faveurs des Muses, n'était pas faite pour faciliter
1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 99. — Adolphe Franck, Principaux publicistes de la première moitié du dix-neuvième siècle : Revue des cours littéraires, 4e année, lil.
2 * A. G. Schlegel, Correspondance inédite. Bibliothèque de Dresde. La duchesse de Broglie à A. G. Schlegel. (Sans date, mais à rapporter au séjour de Schlegel à Paris en 1820-21).
la tâche de Mme de Staël. QEhlenschlaeger trouva Werner « allable, ouvert, s' intéressant aux autres, point arrogant», tandis que lui-même, l'auteur de Bakou Iarl et de Palnatoke, ne parvenait pas à passer pour poète aux yeux de Schlegel *. Mais la bonne entente entre Zacharias Werner et le jeune Danois ne tarda pas non plus à subir une atteinte ; les deux poètes avaient trop peu de rapports l'un avec l'autre pour#ne pas se heurter en se rencontrant. Exubérant et impatient de parler de lui comme il l'était, QEhlenschlapger, dès qu'il eut conçu le plan de son Corrège, n'eut rien de plus pressé que d'exposer à Werner le sujet de 1' « idylle tragique » qui devait lui faire perdre la bienveillance de Goethe. Le dramaturge allemand, qui par nature et par raisonnement était aussi caché dans ses conceptions qu'un mineur dans sa mine, laissa son expansif confrère dérouler les péripéties de son drame, l'approuva sur presque tous les points, le blâma sur quelques autres, puis, laissant là l'entretien, fit mine de se retirer. Ce n'était pas le compte d'CEhlenschlaeger, qui savait que Werner travaillait alors à sa tragédie de Cunégonde, et qui attendait de celui-ci un témoignage analogue de confiance. Mais Werner ayant opposé à ses instances des refus obstinés, il s'ensuivit une discussion assez vive, au milieu de laquelle survint Mme de Staël. S'étant informée du motif de la querelle, le poète danois se chargea de l'en instruire. « Jugez-nous î » , s'écria-t-il avec feu ; « je viens de consulter Werner sur la nouvelle pièce dont je m'occupe, et lui ne veut pas me dire un mot 1 * QEhlenschlœger, Souvenirs, II, 135 et sqq.