CHAPITRE QUATRIÈME
de la sienne ; n'est-ce pas une véritable félonie ? » — « Pourquoi cela ? » , répliqua Mme de Staël un peu à la légère ; « Werner a coutume de se passer de tout le monde, et il le peut ; c'est un talent fait, qui n'a plus à gagner. Tour vous, mon ami, c'est autre chose ; vous avez besoin de vous former» . QEhlenschla^gerne répondit pas une syllabe, et, quittant brusquement la place, avec tous les signes de la p'us violente colère, s'en fut dans sa chambre faire ses préparatifs de depari. Ne le voyant pas reparaître à l'heure accoutumée, Mme de Staël envoya savoir ce qu'il était devenu ; le domestique chargé de ce soin le trouva en train de faire ses malles. La châtelaine mit en œuvre, pour le désarmer et le retenir, tout ce que l'aménité de son esprit pouvait lui suggérer d'aimable. L'auteur irrité finit par céder, non sans une vive résistance. « Avouez pourtant », disait-il en s' apaisant, « que j'avais raison. Vous ne connaissez peut-être pas mes œuvres ; mais j'ai écrit tout autant que Werner, et je ne crois pas avoir grand'chose à apprendre de lui. Si j'avais à retourner en classe, ce ne serait pas à son école que j'irais ». Mme de Staël l'emmena avec elle passer l'hiver à Genève, où elle le logea dans une maison voisine de la sienne et eut pour lui toutes sortes de bons procédés. Le souvenir des bontés dont il avait été l'objet ne l'empêcha pas, quand il la revit à Paris en 1815, de se brouiller avec elle pour un motif futile et de partir sans lui dire adieu.
Zacharias Werner, au contraire, qui avait pris congé de Mme de Staël par un sonnet, retourna l'été suivant
auprès d'elle en Suisse, où il retrouva l'accueil accoutumé et où elle lui offrit généreusement des secours pécuniaires ; dans une lettre adressée à Weimar il la nomme « Notre-Dame de Coppet i ». Il acheva sous son toit le drame de Cunégonde et composa sa pièce en un acte intitulée Le vingt-quatre Février, que Gœthe fît représenter quelques années plus tard à Weimar, et dont la traduction italienne parut accompagnée d'une préface de Mazzini sur la Schicksals-Tragédie, c'est-à-dire la tragédie reposant,comme celle des anciens, sur l'idée de la fatalité. La pièce fut jouée pour la première fois à Coppet, avec l'aide de Schlegel, en septembre 1809, et ne manqua pas son effet. L'auditoire fut d'abord empoigné, puis saisi par une sorte de terreur, et les hésitations ne se firent jour que lorsque l'effet immédiat, produit par le talent étrange de Werner, se fut dessiné. Dans une lettre à la comtesse d'Albany, Sismondi remarque que la poésie mystique qui a pris complètement le dessus en Allemagne et qui tient désormais toute cette nation dans un somnambulisme perpétuel, est un fait si curieux, qu'on est heureux de pouvoir le juger dans son principal prophète. « Werner est un homme de beaucoup d'esprit, de beaucoup de grâce, de finesse et de gaieté dans l'esprit,ce à quoi il joint la sensibilité et la profondeur, et cependant il se considère comme chargé d'aller prêcher l'amour par le monde. Il est, à votre choix,
1 * H. Düntzer, Deux convertis. Zacharias Werner et Sophie de Schardt, 141 et sqq., 161, 170.